Saint Épiphane naquit dans un petit village de Palestine appelé Besanduc, aux environs d’Eleuthéropolis, de parents si pauvres, que son père gagnait sa vie à labourer la terre, et sa mère à filer du lin.
Cette dernière demeura chargée de lui et d’une fille nommée Callitrope, par le décès de son mari, qui mourut lorsqu’Épiphane était encore fort jeune. Mais Dieu est surtout le Père de ceux qui n’en ont plus : par un effet de sa Providence, un juif appelé Tryphon, extrêmement riche, demanda le petit Épiphane à sa mère, et s’en chargea, assurant qu’il lui ferait épouser quelque jour sa fille unique. Il le traita comme il l’avait promis ; la mort de sa fille ne changea point les dispositions de Tryphon pour Épiphane : il continua de le regarder comme son fils adoptif et le laissa, à sa mort, héritier de tous ses biens.
Instruit des vérités chrétiennes (on ignore à quelle époque et comment), Épiphane reçut le baptême avec sa sœur ; puis, ayant résolu de suivre Jésus-Christ et de travailler sérieusement à sa perfection, il se déchargea de la conduite de cette sœur sur une de ses tantes, appelée Véronique, leur donnant, pour leur entretien, une partie des biens qu’il avait hérités du juif ; ayant vendu tout le reste, il en distribua l’argent aux pauvres, sans se rien réserver qu’une somme fort modique, pour acheter les livres nécessaires à ses études. Elles furent très-étendues ; il connaissait diverses langues, surtout l’hébreu, l’égyptien, le syriaque et le grec. Il se rendit, par là, facile l’intelligence des Écritures. Il ne s’appliqua pas moins à s’instruire dans la piété ; à cet effet, il visitait souvent les solitaires de Palestine et d’Égypte, dont il mena la vie de bonne heure. Des Gnostiques, avec lesquels il se trouva en relation, essayèrent de le séduire par des femmes qui étaient de leur secte ; mais ce nouveau Joseph évita le danger par la fuite. Lorsqu’il fut formé à la vie monastique, il revint dans sa patrie, fut ordonné prêtre et fonda un couvent auquel il présida longtemps en qualité d’abbé.
Ayant appris, en Égypte, dans une conférence avec un saint religieux, qu’il serait un jour évêque de Chypre, il s’embarqua secrètement pour se retirer en un autre lieu, afin d’éviter cet honneur, qu’il regardait comme un malheur pour lui. Cependant, un vent contraire le jeta malgré lui en cette île ; il y trouva les prélats assemblés pour faire élection d’un évêque de Salamine, capitale de tout le royaume, et il fut élevé à cette dignité par une disposition du ciel. C’était vers l’an 567. Salamine se nommait alors Constantia. Le soin de cette Église ne lui fit point abandonner celui de son monastère d’Eleuthéropolis ; il y revenait de temps en temps. Il continua de vivre en solitaire et d’en porter l’habit. Il préférait la pratique des vertus aux austérités corporelles, la charité à l’abstinence : dans sa vieillesse, il buvait un peu de vin. Un jour qu’Épiphane recevait à sa table l’illustre cénobite Hilarion, son ami, celui-ci ayant dit : « Depuis que je porte l’habit de solitaire, je n’ai jamais mangé quelque chose qui ait eu vie ».—« Et moi », répliqua l’évêque de Salamine, « depuis que je porte le même habit, je n’ai jamais souffert que personne s’endormit le soir, ayant dans son cœur quelque chose contre moi, et je ne me suis jamais endormi moi-même ayant dans le cœur quelque chose contre mon prochain ». Hilarion avoua que la pratique d’Épiphane était meilleure que la sienne. Le plus grand plaisir de notre Saint était de soulager ceux qui étaient dans le besoin : beaucoup de personnes riches et charitables faisaient passer leurs aumônes par ses mains ; de ce nombre était sainte Olympiade. Un diacre ayant murmuré contre le saint évêque, parce qu’il employait les revenus ecclésiastiques au soulagement des pauvres, en fut sévèrement puni par Dieu même.
Notre Saint jouissait d’une considération universelle. Dès qu’il paraissait en public, le peuple se pressait autour de lui, arrachait les fils de ses vêtements, pour les conserver comme des reliques, et lui baisait les mains et les pieds. Les mères le priaient de bénir leurs enfants. Il avait le don des miracles. Il fut le seul évêque orthodoxe que le Ariens n’osèrent attaquer, lorsque, soutenus par l’empereur Valens, en 371, ils entreprirent une cruelle persécution contre les catholiques ; et pourtant jamais les hérésies n’eurent d’ennemi plus implacable : il les recherchait, en étudiait les caractères, les dénonçait aux autres évêques, et il écrivit contre elles son principal ouvrage dont nous parlerons plus loin.
Il fit le voyage de Rome en 382, pour assister à un concile convoqué par le pape Damase : il logea chez sainte Paule, et il eut, en 385, la consolation de lui offrir, à son tour, l’hospitalité pendant dix jours, à Salamine, lorsqu’elle se rendait en Palestine.
On a reproché à saint Épiphane certains actes où il aurait montré plus de zèle que de prudence, comme d’avoir fait des ordinations et des prédications en dehors de son diocèse. Il se justifie lui-même sur ce sujet : « C’est la crainte de Dieu qui m’a fait agir de la sorte ; je ne me suis proposé que l’utilité de l’Église. Je ne me plains point quand un évêque étranger travaille ainsi à la gloire de Dieu dans mon diocèse ». On voit par ces paroles que son intention fut toujours pure et sainte. Quant aux actes eux-mêmes, ce n’est pas ici le lieu d’en exposer les circonstances, ni de les juger : nous n’écrivons pas une histoire ecclésiastique. Nous ne rapporterons qu’un fait de ce genre qui eut lieu en 401. Épiphane, excité, circonvenu par Théophile d’Alexandrie, alla à Constantinople pour y faire condamner les ouvrages d’Origène ; il traita d’abord comme origéniste saint Jean Chrysostome, évêque de Constantinople, qui étant plus modéré que lui dans cette question, offrit l’hospitalité à Épiphane ; celui-ci la refusa et rejeta toute communication avec lui. Mais ayant reconnu qu’il avait eu de sa part dans cette conduite excès de zèle et de précipitation, qu’il s’était laissé tromper par les ennemis de saint Jean Chrysostome, il résolut de quitter aussitôt cette ville ; il dit, avant de s’embarquer, aux évêques courtisans : « Je vous laisse la ville, le palais, le spectacle : pour moi, je pars, je n’ai pas de temps à perdre ». En parlant ainsi, il pensait à sa mort, que saint Jean Chrysostome lui avait prédite. Il mourut, en effet, pendant la traversée (403). Ses disciples bâtirent, en Chypre, sous son nom, une église, où ils mirent son image avec beaucoup d’autres. Les anciens ont accordé beaucoup de louanges à saint Épiphane. Bien instruit de la doctrine catholique, il la suivit dans toute son intégrité !. C’était un homme admirable ! , plein de Dieu. Les plus grands saints s’autorisaient de son exemple pour justifier leur conduite.
On représente saint Épiphane faisant l’aumône, par allusion au fait suivant : Un escroc s’entendit avec un autre pour contrefaire le mort et obtenir du Saint de quoi faire face aux frais des funérailles. L’évêque accorda ce qu’on lui demandait, mais il arriva que le faux mort mourut réellement. Le survivant courut après saint Épiphane, et demanda la résurrection de son camarade. Le Saint répondit qu’ayant fait son devoir, il n’avait plus à intervenir. Dans ce cas, un cadavre est étendu aux pieds du pontife ; mais cela ne signifie pas qu’il lui rend les devoirs de la sépulture, comme l’ont dit quelques auteurs. — Son costume est le plus souvent celui des ermites. « Il semble, dit le Père Cahier, qu’on doive le peindre les pieds nus », s’il est vrai, comme le rapporte Métaphraste, qu’ayant perdu une de ses sandales dans le baptistère, il résolut de ne plus se chausser. Saint Épiphane partage avec saint Barnabé le patronage de l’Île de Chypre.
ÉCRITS DE SAINT ÉPIPHANE
Le Panarium ou Livre des antidotes contre toutes les hérésies, qui parut en 374. Le Saint y expose et y réfute toutes les hérésies qui avaient précédé la naissance de Jésus-Christ, et celles qui s’étaient élevées depuis la promulgation de l’Évangile. Il n’est pas toujours exact en parlant de l’arianisme ; mais on sait combien il est difficile de découvrir la vérité dans des points où l’esprit de révolte avait tant d’intérêt à l’embrouiller. Saint Épiphane réfute les hérésies par l’Écriture et la tradition. « On doit », dit-il, « admettre nécessairement la tradition ; on ne peut tout apprendre par l’Écriture : c’est pourquoi les Apôtres nous ont transmis quelques vérités par écrit, et d’autres par la voie de la tradition, Hær. 60, c. 6, p. 511 ». C’est par la tradition qu’il justifie la pratique et qu’il prouve l’obligation de prier pour les morts, Hær. 76, c. 7, 8, p. 941. Il ajoute qu’’il ne peut assez s’étonner comment Arius a l’audace d’abolir le jeûne du mercredi et du vendredi « qui s’observe par toute la terre et qui est appuyé sur l’autorité des Apôtres, ibid. »
Saint Épiphane compte quatre-vingts hérésies jusqu’à son temps, à partir de l’origine du monde ; vingt avant Jésus-Christ, et soixante après. L’idée qui lui sert de base, c’est que l’Église catholique est de l’éternité ou du commencement des siècles. Adam ne fut pas créé circoncis, il n’adora pas non plus d’idole ; mais, étant prophète, il connut Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit. Il n’était donc ni juif ni idolâtre, mais montrait dès lors le caractère du christianisme ; autant faut-il dire d’Abel, de Seth, d’Enos, d’Hénoch, de Mathusalem, de Noé, d’Héber, jusqu’à Abraham. Jusqu’alors il n’y avait de principe d’action que la piété et l’impiété, la foi et l’incrédulité : la foi avec l’image du christianisme, l’incrédulité avec le caractère de l’impiété et du crime ; la foi sans aucune hérésie, sans aucune diversité de sentiments, sans aucune dénomination particulière, tous s’appelant hommes, ainsi que le premier ; la même foi que professe encore aujourd’hui la sainte et catholique Église de Dieu, laquelle existant dès l’origine, s’est révélée de nouveau dans la suite. Du premier homme au déluge, l’impiété s’est produite en crimes violents et barbares : première phase que saint Épiphanie appelle barbarisme ; du déluge au temps d’Abraham, elle se produisit en mœurs sauvages et farouches, comme celles des Scythes : seconde phase, qu’il appelle scythisme, usant de cette distinction de saint Paul : En Jésus-Christ il n’y a ni Barbare, ni Scythe, ni Hellène, ni Juif. L’hellénisme ou l’idolâtrie commença vers le temps de Sarug, bisaïeul d’Abraham, et le judaïsme à la circoncision de ce patriarche. Abraham fut d’abord appelé avec le caractère de l’Église catholique et apostolique, sans être circoncis. De l’hellénisme naquirent les hérésies ou systèmes de philosophie grecque ; de l’union de l’hellénisme et du judaïsme, l’hérésie des Samaritains, avec ses diverses branches ; du judaïsme, les hérésies des Sadducéens, des Scribes, des Pharisiens et autres ; du christianisme, il en était sorti jusqu’alors soixante, parmi lesquelles il compte et réfute ceux qui niaient la divinité du Saint-Esprit, et les Apollinaristes : prouvant, contre les premiers, que le Saint-Esprit est coéternel et consubstantiel au Père et au Fils, et qu’il procède de l’un et de l’autre ; et contre les seconds, que le Fils de Dieu, en s’incarnant, a pris réellement un corps et une âme semblable aux nôtres. Quant à la sainte Vierge, il y avait des hérétiques qui en niaient la perpétuelle virginité ; d’autres, au contraire, l’adoraient comme une divinité : il établit contre ceux-là qu’elle est demeurée toujours vierge, et contre ceux-ci, qu’il faut l’honorer, mais adorer Dieu seul. Il termine tout l’ouvrage par la pensée première : que l’Église catholique, formée avec Adam, annoncée dans les patriarches, accréditée en Abraham, révélée par Moïse, prophétisée par Isaïe, manifestée dans le Christ et unie à lui comme son unique épouse, existe à la fois et avant et après toutes les erreurs.
Dans cet ouvrage, ainsi que dans son Anchorat, il dit que Pierre, le prince des Apôtres, malgré son reniement, est la pierre solide et immuable sur laquelle le Seigneur a bâti son Église dans tous les sens, et contre laquelle les portes de l’enfer, autrement les hérésies et les hérésiarques ne prévaudront point. C’est à lui que le Seigneur, en disant : Pais mes brebis, a confié la garde du troupeau, troupeau qu’il gouverne comme il se doit par la vertu de son maître. T. 1, p. 500 ; t. II, p. 14 et 15.
Après avoir exposé la foi de l’Église, il ajoute sa discipline générale. Le fondement en est la virginité que gardaient un grand nombre de fidèles, puis la vie solitaire, ensuite la continence, après quoi la viduité, enfin un mariage honnête, surtout s’il est unique. La couronne de cet ensemble est le sacerdoce, qui se recrute le plus souvent parmi les vierges, on du moins parmi les moines, ou, à leur défaut, parmi ceux qui s’abstiennent de leurs femmes, ou qui sont veufs après un seul mariage. Celui qui s’est remarié ne peut être reçu dans le sacerdoce, soit dans l’ordre d’évêque, de prêtre, de diacre ou de sous-diacre. Les assemblées ordonnées par les apôtres se tenaient généralement le dimanche, le mercredi et le vendredi ; ces deux derniers jours on jeûnait jusqu’à None, excepté dans le temps pascal. Il n’était pas permis de jeûner les dimanches ni la fête de Noël, quelque jour qu’elle tombât. Excepté les dimanches, on jeûnait les quarante jours avant Pâques ; les six derniers on ne prenait que du pain, du sel et de l’eau, et vers le soir. Les plus fervents en passaient plusieurs. Ou même tous les six sans manger. On faisait nominativement mémoire des morts dans les prières et le sacrifice. Plusieurs avaient la dévotion particulière de s’abstenir de plus ou moins de choses permises d’ailleurs. L’Église défendait, en général, tout ce qui était mauvais, superstitieux, inhumain, et recommandait à tous l’hospitalité, l’aumône et toutes les œuvres de charité envers tout le monde. Telle est la substance du grand ouvrage de saint Épiphane. Il l’envoya, d’après leur prière, à des prêtres et des abbés de Syrie, avec une lettre qui en contient le sommaire et qu’on a mal à propos partagée en deux.





