Il n’y a point de jour que Dieu n’ait fait et qui ne reconnaisse ce grand et adorable ouvrier pour son principe. Comme c’est de lui que le soleil a reçu l’être, et qu’il reçoit encore à tous moments sa lumière, son activité et son mouvement, c’est aussi de lui que tirent nécessairement leur origine toutes les créatures, les mois et les jours formés par les différentes révolutions de cet astre.
Néanmoins, ce n’est pas sans sujet que l’Église, se servant des termes du Roi-Prophète, appelle par excellence le jour de la résurrection de Jésus-Christ, «le jour qu’a fait le Seigneur».(Ps. CXVII, 21 .) Cet avantage, qui lui est commun avec les autres jours, lui convient d’une manière si particulière, qu’il peut passer pour sa propre différence. En effet, quand Dieu produit les autres jours, il les produit par l’entremise du soleil, dont il répand les rayons du levant au couchant, et d’un hémisphère à l’autre hémisphère. Mais il a été lui-même l’aurore et l’orient de ce beau jour, puisqu’en sortant glorieusement du tombeau, il l’a éclairé de sa propre lumière et de cette splendeur admirable qui rejaillissait de son corps. Il est vrai que les soldats qui le gardaient ne la virent point ; car les Évangélistes, qui nous décrivent leur épouvante, en attribuent toute la cause au grand tremblement de terre qui se fit alors et à l’apparition de l’ange qui vint ôter la pierre qui fermait le sépulcre. Aussi n’étaient-ils pas dignes de ce bonheur ; mais les yeux purs de la sainte Vierge et ceux de tant de saints personnages qui ressuscitèrent avec ce premier-né d’entre les morts, reçurent cette consolation, et nous pouvons croire qu’ils s’écrièrent tous avec David que c’était là véritablement le jour que le Seigneur avait fait.
De plus, Notre-Seigneur a encore fait ce jour plus particulièrement que nul autre, en ce qu’il l’a rendu célèbre par de plus grands miracles de sa puissance et de sa bonté : il s’est ressuscité lui-même par sa propre vertu ; il a donné à son corps mort, tout percé et tout défiguré qu’il était, une beauté divine et une vie glorieuse et incorruptible ; il est sorti de son tombeau sans y faire aucune ouverture ; il est entré, les portes fermées, dans le lieu où ses disciples étaient assemblés ; il a tiré des limbes ce grand nombre de Saints qui y gémissaient depuis tant de siècles ; il en a ressuscité plusieurs avec les avantages admirables de l’immortalité ; il a rétabli son Église affligée, consternée, dispersée ; il a changé sa tristesse en des joies et des consolations indicibles ; il a abrogé la loi ancienne, loi de crainte et de servitude, et institué la loi nouvelle, loi d’amour et de liberté ; enfin, comme un beau soleil qui se levait sur notre horizon, il a banni les ténèbres de l’erreur et du péché, et répandu en leur place les lumières vivifiantes de la vérité et de la grâce, suivant ces paroles de saint Jean : « La loi a été donnée par Moïse, mais la grâce et la vérité ont été apportées par Jésus-Christ ». (Jean, I, 17.) Sans doute tant de merveilles produites en ce jour méritent bien que nous l’attribuions particulièrement à ce jour et que nous l’appelions par excellence le « jour que le Seigneur a fait ».
Enfin Notre-Seigneur a encore fait ce jour d’une manière particulière en ce que d’un jour commun et ordinaire, il en a fait par sa résurrection le plus grand et le plus célèbre de tous les jours, la fête des fêtes, la solennité des solennités, le premier et le chef de tous les sabbats de la loi nouvelle, c’est-à-dire de tous les dimanches, qui ne nous représentent pas seulement le repos que Dieu a pris après avoir créé le monde par sa parole, mais encore celui qu’il a pris après l’avoir racheté par son sang ; en un mot, la Pâque chrétienne, dont la Pâque juive n’était qu’une ébauche et une figure imparfaite. N’est-ce pas là pour l’Église un motif suffisant de célébrer ce jour et de le décorer du titre excellent de « jour que le Seigneur a fait ? » Nous nous sommes étendu sur cette matière afin de donner quelque lumière aux fidèles sur ce beau verset de David que l’on répète si souvent et avec tant de pompe pendant toute l’octave de Pâques : « C’est là le jour que le Seigneur a fait, témoignons-y notre joie et entrons dans les sentiments d’une sainte allégresse ».(Ps. CXVII, 21.) Mais nous découvrirons encore mieux le sens de ces belles paroles par l’explication de tout le mystère de cette divine résurrection et des circonstances qui l’ont accompagnée.
Nous avons déjà remarqué, dans l’histoire de la Passion de Notre-Seigneur, que le vendredi au soir, qui était un peu après sa mort, Marie-Madeleine et Marie, mère de Jacques, et une troisième Marie avec Salomé, et Jeanne, femme de Chuza, et plusieurs autres saintes femmes dont on ne sait pas le nom, observèrent soigneusement l’endroit où l’on avait enseveli Jésus, dans le dessein de le venir embaumer une seconde fois, après que la solennité du Sabbat serait passée. Les Évangélistes ajoutent qu’elles eurent grand soin d’acheter les parfums et les aromates qui leur étaient nécessaires pour cet office de piété, et que, sur la fin de la nuit du samedi au jour suivant, qui est celui que nous appelons maintenant dimanche, l’aurore commençant déjà à paraître, elles sortirent de leurs maisons et se mirent en chemin pour aller au saint sépulcre, mais qu’elles n’y arrivèrent qu’après le soleil levé.
Ce fut pendant ce temps-là que l’Âme sainte de Jésus-Christ, qui était descendue aux enfers, au moment de sa séparation d’avec son corps, pour y triompher des démons, délivrer les âmes du purgatoire et béatifier celles des saints patriarches, qui étaient captives dans les limbes, en sortit glorieusement, accompagnée de ces nobles prisonnières dont elle venait de faire une conquête si illustre. Avec cette glorieuse troupe, elle se rendit au sépulcre, où son corps était gisant ; elle se réunit à lui d’une union substantielle, l’anima et le vivifia comme auparavant, et le revêtit d’une gloire incomparable, par l’épanchement de celle dont elle jouissait dès le moment de sa conception. Ainsi, ces deux parties, qui avaient été séparées l’une de l’autre, sans être jamais néanmoins séparées de la divinité, furent parfaitement réunies, et ce composé merveilleux, que la mort avait détruit, fut réparé et rétabli dans toute son intégrité.
Dire au juste l’heure et le moment où se fit ce grand miracle, c’est ce qui nous est impossible, puisque l’Église nous proteste, en la bénédiction du cierge pascal, qu’il n’y a que cette nuit en laquelle il fut accompli qui en ait la connaissance. Le plus probable est que ce fut avant le lever du soleil ; mais le jour commençant déjà un peu à paraître, parce que, d’un côté, un si grand bien ne devait pas être longtemps différé, et que, de l’autre, il fallait accomplir ce que Notre-Seigneur avait dit qu’il serait trois jours et trois nuits dans le sein de la terre. Ce fut donc environ vers cinq heures du matin, puisque c’était encore au temps de l’équinoxe du printemps, où le soleil ne se lève encore qu’à six heures. Alors cet homme nouveau, victorieux de l’enfer et de la mort, sortit en un instant de son sépulcre, ce qu’il fit sans fendre le roc où il était taillé, sans remuer la pierre qui en fermait l’entrée, et même sans rompre ni endommager les sceaux qu’on y avait apposés. Les peintres nous représentent ordinairement les soldats, qui étaient là en garde, comme s’opposant à sa sortie ; néanmoins il est certain qu’elle se fit invisiblement et sans qu’ils s’en aperçussent, de sorte qu’ils ne purent pas tirer l’épée ni bander l’arc contre lui. Mais en même temps la terre trembla extraordinairement, et l’ange du Seigneur, descendant du ciel, renversa cette pierre que l’on avait scellée et s’assit dessus. Son visage était brillant comme un éclair, ses habits étaient blancs comme la neige, et l’on ne pouvait le regarder sans être ébloui. Les gardes le voyant, furent saisis d’une grande crainte ; les cheveux leur dressèrent sur la tête, le sang se glaça dans leurs veines et ils devinrent comme morts, puis, étant un peu revenus à eux, ils prirent tous la fuite et se retirèrent.
Quand aux saintes femmes qui venaient au sépulcre pour satisfaire leur dévotion envers leur bon Maître, elles se disaient entre elles : « Qui nous lèvera la pierre de l’entrée du sépulcre ? » Car elles se souvinrent alors qu’elle était extrêmement grosse et qu’il était impossible de la remuer sans l’aide de plusieurs personnes. Mais elles furent fort surprises, lorsqu’arrivant sur le lieu, elles virent que cette pierre était déjà hors de sa place, et que le sépulcre était ouvert ; Madeleine, surtout, fut agitée en cette rencontre par diverses impressions. La vue de l’ange les épouvanta encore davantage ; mais, pour les rassurer, il leur dit : « N’ayez point peur, il n’y a rien à craindre pour vous ; car je sais que vous cherchez Jésus de Nazareth, qui a été crucifié. Il est ressuscité, comme il l’a dit, il n’est plus ici. Venez et voyez le lieu où l’on avait mis le Seigneur, et allez promptement donner à ses disciples, et principalement à Pierre, des assurances de sa résurrection. Dites-leur aussi que le temps approche où il se rendra dans la Galilée, et que là ils le verront comme il l’a promis ». (Marc, XVI, 7.) A ces paroles, elles entrèrent dans la grotte où était le sépulcre, et elles pénétrèrent jusqu’au caveau où le corps du Seigneur avait été déposé. Là, le même ange qui les y avait conduites, ou quelque autre qu’elles y rencontrèrent à la droite, les rassura et les fortifia encore de nouveau. Mais comme elles ne trouvèrent pas le corps adorable qu’elles cherchaient, et que d’ailleurs le grand trouble où elles étaient les empêchait de faire assez de réflexions sur ce que ce messager céleste leur disait, elles en sortirent toutes consternées.
Saint Luc dit qu’alors deux personnages vêtus d’habits resplendissants (ce sont peut-être ces mêmes anges) parurent auprès d’elles et leur dirent, comme les reprenant de leur peu de foi : « Pourquoi cherchez-vous entre les morts celui qui est vivant ? Sachez qu’il n’est plus ici et qu’il est ressuscité. Souvenez-vous de ce qu’il vous a dit étant en Galilée, qu’il fallait que le Fils de l’’Homme tombât entre les mains des pécheurs et qu’il fût crucifié ; mais qu’il ressusciterait trois jours après sa mort ». (Luc, XXIV, 5) Malgré toutes ces remontrances, elle ne purent se remettre entièrement de leur frayeur ; mais elles coururent vers les Apôtres pour leur dire ce qu’elles venaient de voir et d’entendre ; ce qu’elles firent même avec peu de suite et de certitude, parlant selon les divers mouvements de douleur, de joie, de crainte ou d’espérance qui agitaient leur esprit. Madeleine, entre autres, leur dit qu’on avait enlevé le Seigneur du sépulcre, et qu’elles ne savaient où on l’avait mis. Les Apôtres, voyant qu’elles ne s’accordaient pas entre elles, n’ajoutèrent guère de foi à tous leurs rapports, qu’ils prirent pour des rêveries causées par quelque terreur panique. Néanmoins, saint Pierre et saint Jean partirent sur l’heure pour aller au sépulcre. Comme saint Jean était le plus jeune et le plus dispos, il courut le plus vite et y arriva le premier ; mais, par respect pour saint Pierre, il l’attendit et n’y entra qu’après lui. Ils virent donc que le corps de leur Maître n’y était plus, mais que les linceuls dont il avait été enveloppé et le suaire qu’on lui avait mis sur la tête y étaient demeurés, avec celle circonstance que ce suaire était en un lieu à part et plié, ce qu’ils prirent pour des signes de sa résurrection. Et ainsi, admirant en eux-mêmes ce qui s’était passé, ils se retirèrent et retournèrent vers leurs compagnons. Les saintes femmes, qui étaient revenues avec eux, les suivirent aussi à quelque distance. Il n’y eut que Madeleine qui ne put se séparer du tombeau de celui qu’elle aimait. Elle s’imaginait qu’à la fin elle y trouverait ce corps qu’’elle y avait cherché tant de fois sans l’avoir encore aperçu. Ses larmes et sa persévérance lui méritèrent enfin la grâce d’être visitée la première d’entre les disciples par son cher Maître. D’abord elle vit deux anges, dont l’un était à l’entrée et l’autre à l’extrémité du caveau où l’on avait mis son corps. Les anges lui demandèrent ce qu’elle avait à pleurer. Elle leur répondit : « C’est qu’ils ont enlevé mon Seigneur, et que je ne sais où ils l’ont mis ». (Jean, XX, 13.) En disant cela, elle s’aperçut qu’ils faisaient une profonde révérence, comme pour saluer quelqu’un derrière elle. Cela l’obligea de se retourner, et, en se retournant elle vit Celui qu’elle souhaitait avec tant d’ardeur et qu’elle cherchait avec tant d’empressement. Cependant, elle ne le reconnut pas jusqu’à ce qu’il l’appela par son nom et qu’il lui dit d’un accent dont la douceur et la force ne peuvent être représentées par nos discours : « Marie ! » (Ibid., 16.) Nous ne nous arrêterons pas ici à décrire le colloque plein d’amour qui se fit entre eux, parce que nous en avons déjà parlé du vingt-deux juillet, dans la vie de sainte Marie-Madeleine. Nous passerons aussi sous silence une autre apparition de Notre-Seigneur, laquelle a sans doute précédé celle-ci, et a été, selon l’opinion commune des fidèles, la première de toutes les apparitions, à savoir : celle dont il honora sa très-sainte Mère pour la consoler ; il était bien juste que, comme elle avait le plus participé aux douleurs de son Fils, elle participât aussi avant tout autre à la joie de sa résurrection ; nous n’en parlerons point, disons-nous, en ce lieu, parce que nous en devons traiter exprès dans la vie de cette auguste Vierge. Nous poursuivons donc le récit de l’Évangile.
Parmi les choses que le Seigneur commanda à Madeleine, la principale fut de porter aux Apôtres, qu’il appelle par honneur ses frères, les agréables nouvelles de sa résurrection. Mais, comme il était peu probable que le témoignage d’une femme seule pût faire impression sur des esprits ébranlés, qui semblaient avoir perdu toute espérance, il voulut aussi se faire voir à toute cette troupe de femmes pieuses qui étaient venues pour l’embaumer. Madeleine ne l’eut pas plus tôt perdu de vue, qu’elle courut après elles pour les faire participantes de sa joie ; mais à peine les eut-elle jointes, qu’il vint lui-même à leur rencontre et leur donna le salut le plus gracieux qui soit jamais sorti de la bouche d’un homme. Aussi n’était-ce pas un pur homme ni un homme passible et mortel qui le donnait, mais un Homme-Dieu dans l’éclat de sa gloire et dans la jouissance de son bonheur. Ces saintes femmes furent remplies d’une joie incroyable, et, instruites par Madeleine, elles s’approchèrent de lui avec un respect angélique et, lui embrassant les pieds, elles l’adorèrent. Notre-Seigneur leur dit : « Ne craignez point, allez dire à mes frères qu’ils s’assemblent en Galilée, et que c’est là qu’ils me verront ». (Matth., XXVIII, 10.) Peu de temps après, il se fit voir aussi à saint Pierre en particulier, afin de le consoler dans l’extrême affliction où il était d’avoir renié un si bon Maître. Et saint Pierre le fit savoir aux autres Apôtres, qui ajoutèrent beaucoup plus de foi à son rapport qu’à tout ce que ces femmes leur disaient.
Sur le soir, ce vigilant pasteur courut après deux de ses ouailles qui s’égaraient : Cléophas et un autre disciple dont on ne sait pas le nom. Ils allaient ensemble à Emmaüs, petit bourg distant de Jérusalem environ de deux lieues et demie, afin de se soulager un peu de la douleur qu’ils avaient conçue de la mort de leur Maître, et, en chemin, ils s’entretenaient de tout ce qui s’était passé à son égard depuis quatre jours au milieu de leur ville. Là-dessus, Notre-Seigneur s’approcha d’eux, mais sous un autre visage que le sien ordinaire, et leur ayant fait dire quel était leur entretien, il en profita pour leur montrer, par la loi et par les prophètes, que le Christ devait souffrir, et que c’était par ce chemin qu’il devait entrer dans sa gloire. Ses paroles embrasèrent leurs cœurs, mais elles n’ouvrirent pas leurs veux. Ils le prirent toujours pour un voyageur. Néanmoins, étant arrivés tard à Emmaüs, ils firent tant par leurs prières qu’ils le forcèrent de demeurer la nuit avec eux. Il se mit donc à table, prit du pain, le bénit, le rompit, et le leur donna ; et à cette cérémonie, que les saints Pères croient avoir été consécratoire et avoir changé le pain en son divin corps, ils le reconnurent ; mais avant qu’il pussent lui parler et lui rendre leurs respects, il disparut et se déroba à leurs yeux. Cela les obligea de retourner sur leurs pas à Jérusalem, pour faire savoir aux Apôtres ce qu’ils avaient vu, et les assurer que le Seigneur était ressuscité. Comme ils leur parlaient, ce bon Maître, non content d’être apparu aux uns et aux autres en particulier, les voulut honorer tous ensemble de l’une de ses visites. Ce fut la dernière de celles qu’il rendit ce jour-là, et elle fut signalée par un grand miracle qu’il faut rapporter ici.
Quoique les portes de la salle où ils étaient retirés par la crainte des Juifs, et où ils prenaient leur repas, fussent fermées avec grand soin, il ne laissa pas d’y entrer, pénétrant, par sa vertu, d’une manière invisible, l’épaisseur des murailles, comme il avait pénétré un peu auparavant la pierre de son sépulcre, de sorte qu’il parut tout à coup au milieu d’eux et leur dit ces paroles : « La paix soit avec vous ! » (Luc, XXIV, 36.) Cette apparition soudaine et imprévue les troubla extrêmement, et ils ne pouvaient en croire leurs yeux ; mais, pour les rassurer, il leur montra, une par une, les plaies de ses pieds, de ses mains et de son côté, dont il avait conservé les cicatrices. Il les exhorta même à les considérer de bien près et à les toucher, afin de reconnaître par leur propre expérience qu’il n’avait pas un corps aérien comme ils se le figuraient, mais un corps véritable, composé de chair et d’os. Enfin, pour lever tous les doutes qui leur pouvaient rester dans l’esprit, il leur demanda s’ils n’avaient rien à manger, et aussitôt, les Apôtres lui ayant présenté un morceau de poisson rôti, avec du miel, il en mangea une partie en leur présence , et leur en distribua les restes. Il ne faut point douter que cette manducation ne fût véritable, car les Saints, après leur résurrection, n’en sont pas incapables.
Ensuite il leur fit un don tout divin et qui leur était extrêmement nécessaire ; car, ne se contentant pas de leur donner sa paix encore une fois, en prononçant ces paroles : « La paix soit avec vous ! » (Jean, XX, 21), il leur donna aussi l’auteur souverain de la paix, à savoir le Saint-Esprit, avec la puissance de remettre et de retenir les péchés ; ce qu’il fit par un souffle de sa bouche, en leur disant : « Recevez le Saint-Esprit ; les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez (Ibid., 22) ». Par ce moyen, il laissa ses Apôtres parfaitement consolés, et si remplis de joie qu’ils ne pouvaient s’empêcher de la faire paraître au dehors. En effet, aussitôt que saint Thomas, qui ne s’était pas trouvé à cette apparition publique de son Maître, rentra dans le logis, ils lui dirent que le Seigneur était vraiment ressuscité, qu’ils l’avaient vu eux-mêmes, qu’ils lui avaient parlé, qu’ils avaient touché ses pieds et ses mains et qu’ils avaient eu l’honneur de manger avec lui. Thomas n’acquiesça point à leur témoignage, mais protesta qu’il ne croirait point à cette résurrection du Seigneur, qu’il n’eût vu les marques des plaies, et qu’il n’eût même porté ses doigts dans la place des clous et sa main dans le côté de Jésus.
Cette obstination donna sujet à ce bon Maître d’apparaître encore huit jours après à tous ses Apôtres assemblés, saint Thomas y étant présent. La vue et l’attouchement de ses plaies guérirent aussitôt cet incrédule, et en firent un témoin d’autant plus zélé de ce grand mystère, qu’il avait eu plus de difficulté à le croire. Il crut même beaucoup plus qu’il ne voyait ; car, ne voyant que l’humanité de son Sauveur, il crut à sa divinité, et s’écria : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jean, XX, 28.) Nous trouvons encore dans les Livres saints trois autres apparitions publiques du Sauveur, jusqu’au jour de son ascension. La première eut lien auprès de la mer de Tibériade, en présence de saint Pierre, de saint Thomas, de Nathanaël, des deux enfants de Zébédée et de deux autres disciples : il y établit saint Pierre le pasteur de ses agneaux et de ses brebis, c’est-à-dire de toute son Église. La seconde, sur une montagne de Galilée, que l’on croit être le mont Thabor, en présence de plus de cinq cents disciples, comme saint Paul l’atteste en écrivant aux Corinthiens : il y ordonna à ses Apôtres d’aller prêcher l’Évangile par toutes les nations de la terre, et de les baptiser au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. La troisième, sur la montagne des Oliviers, auprès de Jérusalem, ou plutôt à Jérusalem même, le jour même de son ascension en présence de tous ses Apôtres et de plusieurs autres disciples, au nombre de près de cent vingt, comme nous le dirons en son lieu. Quant à ses visites particulières, nous ne doutons point qu’il n’en ait encore rendu beaucoup à ses plus intimes, durant les quarante jours qu’il a passés sur la terre avant de monter aux cieux, comme à sa très-sainte Mère, à sainte Marie-Madeleine et à d’autres qui méritaient le plus cet honneur. Mais, tout ce que nous avons dit étant plus que suffisant pour montrer la vérité indubitable de la résurrection du Sauveur, il n’est pas nécessaire de nous arrêter davantage sur ce sujet.
Concluons seulement que si le corps adorable de Notre-Seigneur a changé de condition et pris des qualités nouvelles en sa résurrection, sa très-sainte âme a toujours retenu sa manière d’agir avec bonté et condescendance, et que si nous avons eu sujet, il y a trois jours, de nous écrier, dans l’office lugubre des ténèbres, que le vrai Pasteur, qui était pour nous une source d’eau vive, s’était retiré, nous pouvons bien aujourd’hui chanter avec joie, parmi les cantiques sacrés de nos Matines, que le bon Pasteur qui a donné sa vie pour ses ouailles, et qui n’a point fait difficulté de mourir pour son troupeau, est véritablement ressuscité. C’est donc ici, pour le dire encore une fois, c’est ici le jour que le Seigneur a fait. Réjouissons-nous et témoignons-y une allégresse singulière. Comment ne nous réjouirions-nous pas en un jour où toutes les créatures sont en joie, comme elles ont toutes été dans le deuil au temps de la passion du Sauveur ? Le ciel est dans la joie, puisque ses habitants, les Anges, prennent des habits blancs et tout resplendissants, et descendent sur la terre pour y être les hérauts de la résurrection. La terre est dans la joie, puisqu’elle tressaille et bondit, au moment où sort de son sein ce germe du Seigneur, cette fleur du champ et ce fruit excellent et relevé dont il est parlé dans les Prophètes : « Il se fit », dit l’Évangile, « un tremblement de terre ». (Matth., XXVIII, 2.) L’enfer même est dans la joie, puisque le Rédempteur du monde y descend pour en délivrer ces anciens prisonniers que le malheur commun de toute notre nature y tenait captifs. Que personne donc, quelque grand pécheur qu’il soit, ne se pense exclu de cette fête ; elle est pour tous, elle profite à tous. La résurrection de Jésus-Christ, dit saint Maxime, donne la vie aux morts, le pardon aux pécheurs et la gloire aux Saints. Certes, si Jésus-Christ mourant sur la croix fut si favorable à un larron, comment ne nous le serait-il pas dans la gloire et les triomphes de sa résurrection ? et s’il lut promit le paradis, à l’instant même qu’il devait descendre dans les enfers, comment ne nous le donnerait-il pas bien volontiers, lorsque, sortant des enfers, il se prépare à monter au plus haut des cieux ? (Hom. II.) Ainsi, confessons ingénument que notre espérance , notre vie et notre salut sont ressuscités avec lui, et que chacun dise avec le Prophète : « Mon cœur et ma chair ont tressailli de joie pour le Dieu vivant ». (Ps. LXXXIII, 8.)
Pour le faire avec plus de fruit, il faut que nous revenions encore une fois au Sauveur ressuscité, et que nous considérions en lui les qualités de la gloire, afin que nous puissions, suivant l’avis de saint Paul, nous former spirituellement sur sa vie nouvelle et glorieuse. Les théologiens en reconnaissent communément quatre, qui seront abondamment communiquées aux corps des prédestinés au moment de leur résurrection. La première est l’impassibilité, qui est nécessairement suivie de l’incorruptibilité et de l’immortalité. La seconde est la subtilité, que l’Apôtre appelle aussi spiritualité, et qui est toujours accompagnée de la vertu miraculeuse de pénétrer les corps les plus solides, sans y faire de division. La troisième est l’agilité, qui est une puissance de se transporter en moins d’un clin d’œil, et sans nulle peine ni danger de lassitude, dans les lieux les plus éloignés. La quatrième enfin est la clarté, à laquelle le même saint Paul donne le nom de gloire. Comme nous avons longuement parlé de toutes ces qualités dans le discours de la Fête de tous les Saints, il suffit ici que nous les. fassions remarquer dans notre admirable premier-né d’entre les morts. Saint Paul rend témoignage de son impassibilité et de son immortalité, lorsqu’il dit que : « Jésus-Christ ressuscité ne meurt plus, que la mort ne dominera plus sur lui ; parce que, quand il est mort, ça été pour détruire le péché, à quoi il a suffi qu’il mourût une fois ; mais quand il est ressuscité, il a pris une vie digne de Dieu » (Rom., VI, 9 et 10); c’est-à-dire une vie céleste et incapable de toute corruption. Sa séparation du commerce et de l’habitation ordinaire des mortels montre aussi qu’il n’est plus de ce nombre, et qu’ayant donné la mort à la mort même, il ne peut plus devenir sa proie. Il fait voir la subtilité de son corps et la vertu qu’il a de pénétrer les autres corps, en ce qu’il se rend visible ou invisible, palpable ou impalpable quand il lui plaît, en sortant de son tombeau sans rompre ni renverser la pierre, et en entrant, deux diverses fois, les portes étant fermées, dans la salle où ses disciples s’étaient retirés. Son agilité paraît évidemment en ce qu’il se trouve, presque en même temps, en des lieux fort éloignés, et qu’il va de l’un à l’autre, non pas en marchant sur la terre, mais d’une manière invisible et par le milieu de l’air. Pour ce qui est de sa clarté, nous n’en avons point de marques dans ces apparitions ordinaires ; aussi est-il croyable qu’il ne la faisait pas paraître au dehors dans ces occasions, parce qu’il voulait s’accommoder à la vue de ses disciples, qui n’était pas capable de soutenir l’éclat d’un corps glorieux. Mais nous nous persuadons que, lorsqu’il apparaissait secrètement à sa très-sainte Mère, il lui découvrait quelques rayons de cette splendeur admirable dont, suivant la manière de parler du Roi-Prophète, il s’est orné comme d’un vêtement ; comment croire qu’il l’ait moins favorisée que ces trois Apôtres devant lesquels il s’est transfiguré sur la montagne du Thabor ?
Au reste, il faut en effet remarquer ici que toutes ces qualités glorieuses étaient dues au corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ dès le moment de sa conception dans le sein de la sainte Vierge, à cause de la dignité du Verbe divin, auquel il fut dès lors uni substantiellement et comme sa propre chair ; car cette union de la nature humaine à la nature divine fut cause de la gloire dont son Âme fut remplie au même moment, et qui, par une suite que nous pouvons appeler comme naturelle, devait se répandre sur le corps ; néanmoins, il en avait été privé jusqu’au temps de sa résurrection, par une très-sage disposition de la divine- Providence, afin qu’il fût capable de souffrir et de mourir, et d’opérer, par ce moyen, le grand ouvrage de notre rédemption. Ainsi, lorsqu’il reçoit ces qualités, ce n’est pas tant un don qu’’on lui fait, qu’un bien propre dont il reprend possession ; ce n’est pas tant un miracle que la cessation d’un miracle. Mais par là Jésus-Christ est devenu, pour nous et pour toute son Église, l’exemplaire d’une vie nouvelle, car il est ressuscité glorieux afin que nous apprenions à vivre d’une vie céleste et divine, et avec une séparation d’esprit et d’affection de toutes les choses de la terre, de même que nous lisons dans l’histoire qu’il y avait des personnes qui, après être mortes une fois, avaient été ressuscitées, et avaient recommencé à vivre parmi les hommes. C’est à quoi nous exhorte le grand Apôtre, lorsqu’il dit que : « Comme Jésus-Christ est ressuscité d’entre les morts pour la gloire de son Père, ainsi nous devons marcher dans une nouveauté de vie » (Rom., VI, 4), c’est-à-dire en renonçant aux sentiments terrestres et corrompus de la chair et du monde, et en prenant les sentiments très-purs et très-saints de l’Évangile et de Jésus-Christ. Le même Apôtre l’explique divinement par ces autres paroles : « Si vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ, recherchez les choses qui sont en haut, c’est-à-dire les choses du ciel, où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu. Prenez goût aux choses qui sont en haut, et n’en prenez plus aux choses de la terre ». (Coloss., III, 1.) C’est comme s’il disait : Ne vivez plus comme des gens de ce monde-ci, mais comme des gens de l’autre monde. Montez au plus haut des cieux, au-dessus des anges, des archanges, des chérubins et des séraphins, allez jusqu‘à la droite du Père éternel et au trône de Jésus-Christ, pour trouver en lui le modèle de votre vie et des règles assurées de votre conduite. C’est le chemin qu’ont tenu tous les Saints.
À ce propos, saint Grégoire de Nazianze, parlant de lui-même, disait ces belles paroles : « J’étais hier en croix avec Notre-Seigneur Jésus-Christ. Je suis aujourd’hui glorifié avec lui. J’étais hier enseveli dans son tombeau. Je suis aujourd’hui ressuscité avec lui ». Mais ce qui est bien à considérer, c’est que Jésus-Christ, ressuscitant et montant au ciel, nous donne des forces pour marcher par ce chemin, et que c’est en cela que consiste la grâce de l’Évangile et la plus grande gloire de sa résurrection. Aussi le même saint Paul, après avoir reproché à la mort qu’elle a été vaincue et qu’elle a perdu son aiguillon, ajoute avec action de grâces que « c’est de Dieu que nous tenons cette victoire par Notre-Seigneur Jésus-Christ, en vertu de sa résurrection ».(I Cor., XV, 57.)
Bienheureux celui qui meurt avec Jésus-Christ ! Bienheureux aussi celui qui ressuscite et qui vit avec Jésus-Christ, afin de régner éternellement avec lui, en la compagnie du Père et du Saint-Esprit ! Ainsi soit-il.





