On a déjà dit que l’octave tout entière de Pâques était une seule fête, et que plusieurs conciles avaient défendu, sous de grièves peines, toute œuvre servile durant ces huit jours, et ordonné de les sanctifier avec une piété exemplaire. Ce ne fut que sur la fin du onzième siècle, ou vers le commencement du douzième, que les sept jours de fêtes furent réduits à trois.
Toute la semaine ne laissa pas d’être également solennelle et privilégiée dans ses offices; et comme l’Église en célébrant la triomphante résurrection du Sauveur nous fait en même temps fêter notre résurrection, c’est-à-dire, notre régénération par le baptême, toute la semaine n’était que la continuation de cette double solennité; c’est pour cela qu’elle est appelée chez les Grecs, DIACENESIME, c’est-à-dire, renouvellement, ou état d’une nouvelle vie dans la résurrection ; nous, nous l’appelons la semaine pascale, ou les féries in albis, c’est-à-dire, aux habits blancs, à cause de la robe blanche que les néophytes baptisés le samedi saint portaient pendant ces huit jours.
Tous les jours de cette semaine sont célébrés dans l’Église avec solennité, quoiqu’ils ne soient point fêtes d’obligation. La messe de chaque jour est particulière ; c’est toujours et l’histoire et une nouvelle preuve de la résurrection du Sauveur, et toutes dans quelques-unes de leurs parties font mention de la régénération du nouvel homme.
Comme c’est proprement par sa glorieuse résurrection que le Seigneur nous a introduits dans cette heureuse région où coulent le lait et le miel et dont la terre promise n’était que la figure, l’Introït de la messe de ce jour est tiré du treizième chapitre de l’Exode et du psaume CII qui font allusion à cette vérité. L’Église, en nous rappelant ce que Dieu a fait en notre faveur, nous apprend ce que nous devons faire pour reconnaître un si grand bienfait et pour lui plaire.
Introduxit vos Dominus in terram fluentem lac et mel, alleluia ; Le Seigneur enfin vous a fait entrer dans une terre où coulent le lait et le miel ; quelles louanges et quelles actions de grâces ne devez-vous pas lui rendre ! Il est clair que par cette abondance de lait et de miel dont cette terre est inondée, l’Esprit-Saint nous représente ces douleurs célestes et ces délices spirituelles dont sont rassasiés les bienheureux dans le ciel, comme parle le Prophète : Torrente voluptatis tuæ potabis eos, et qui, selon saint Paul, sont au-dessus de tout sentiment, de toutes pensées. Quæ exsuperat omnem sensum. C’est de cette région fortunée, de ce séjour de bonheur, de cette céleste Jérusalem, de cette terre promise, dont Jésus-Christ, par sa résurrection, nous a ouvert l’entrée ; et c’est par le baptême, par cette régénération spirituelle que nous acquérons cette faveur insigne, pourvu que nous gardions la loi nouvelle que Jésus-Christ nous a donnée : Et ut lex Domini semper sit in ore vestro : Ne cessons de louer le Seigneur, et de lui rendre des actions de grâces d’un si grand bienfait, Alleluia, alleluia, Chantez ses louanges, et invoquez son nom ; faites connaître la grandeur de ses œuvres à tous les peuples de la terre : Confitemini Domino, et invocate nomen ejus ; annuntiate inter gentes opera ejus. David exhorte ici tous les hommes à louer et à remercier Dieu de tous les bienfaits dont il nous a comblés ; ce psaume est un cantique d’action de grâces ; il a pour titre : Alleluia, Louez le Seigneur. Il est aussi un de ceux qu’on appelle Prophétiques, et on l’applique à la délivrance de la captivité de Babylone ; en effet, il fut chanté par les Juifs à leur retour à Jérusalem. C’est dans ce sens que l’Église le prend et qu’elle l’emploie dans l’Introït de la messe.
L’Épître est tirée des actes des Apôtres : c’est un précis du grand mystère de la résurrection et de la vocation des gentils à la foi, en la personne de Corneille, centurion, et d’un grand nombre de ses serviteurs et de ses parents, qui crurent tous en Jésus-Christ, et qui furent instruits et baptisés par saint Pierre.
Il y avait à Césarée un officier romain qui commandait une partie d’une légion romaine appelée Italique ; c’était un homme d’une probité universellement reconnue ; et quoiqu’il eût été élevé dans les superstitions païennes, il en avait un souverain mépris et n’adorait que le seul vrai Dieu. L’Écriture dit que c’était un homme craignant le Seigneur, qui faisait de grandes aumônes au peuple, et qui menait une vie si exemplaire, qu’on l’eût pris pour un fervent chrétien avant même qu’il eût eu connaissance de la religion chrétienne. Saint Thomas croit que Corneille avait déjà, quand l’ange lui apparut, la foi surnaturelle au vrai Dieu avec la foi implicite en Jésus-Christ. Quoi qu’il en soit, une si rare vertu dans un officier de guerre fut sans doute une disposition à la grande grâce qu’il reçut.
Un jour que cet officier était en prière sur les trois heures après midi (c’était le temps du sacrifice du soir pour les Juifs, et il est probable que Corneille, à leur exemple, consacrait aussi ce moment à invoquer le vrai Dieu), il eut une vision dans laquelle il vit clairement un ange qui, l’appelant par son nom, lui dit : Corneille, vos prières et vos aumônes, comme autant de sacrifices d’excellente odeur, sont montées jusqu’à Dieu ; il les a reçues, et il veut les récompenser libéralement. L’ange n’aurait point parlé ainsi à un homme encore idolâtre. Sans doute Corneille, après avoir lu les livres sacrés des Juifs, croyait en un Dieu et espérait un Messie qui serait le Sauveur des hommes et ferait l’office de médiateur ; mais il n’avait aucune connaissance distincte de Jésus-Christ, rédempteur du monde, et il lui fallait un maître qui l’instruisit sur ce point de foi si nécessaire au salut. L’ange eût bien pu lui rendre cet important service ; mais le Seigneur, qui a coutume d’enseigner les hommes par les hommes, lui fit dire par l’ange d’envoyer incessamment à Joppé prier un certain Simon, surnommé Pierre, de venir auprès de lui, qu’on le trouverait chez un nommé Simon, corroyeur de profession, dont la maison est proche de la mer, et que de lui il apprendrait ce qu’il aurait à faire. L’ange ayant disparu, Corneille ne différa pas un moment d’exécuter les ordres qu’’il avait reçus du ciel. Il appelle à l’instant même deux de ses domestiques et un de ses soldats, homme craignant Dieu, et après leur avoir raconté ce qui venait de lui arriver, les envoie à Joppé. Cependant Dieu instruisit saint Pierre de ce qu’il devait faire, par cette merveilleuse vision, qui fut comme le cri de la vocation des gentils à la foi. Cet apôtre s’étant retiré à midi sur la plate-forme qui faisait le toit de la maison où il était logé (les toits étaient plats dans ce pays-là, et on s’yr etirait pour être plus en repos et plus écarté du bruit), il fut tout à coup ravi en esprit ; il vit le ciel ouvert, et quelque chose qui en descendait en forme d’ure nappe suspendue par les quatre coins, et qui s’abaissait du ciel jusqu’à terre ; et il y avait dans celte nappe de toutes sortes d’animaux à quatre pieds, de reptiles et d’oiseaux. En même temps une voix lui dit : Levez-vous, Pierre, tuez et mangez. Selon les interprètes, cette espèce de nappe représentait l’Église, et les quatre coins de la nappe figuraient les quatre parties du monde, et les différentes nations qui devaient embrasser le christianisme et composer l’Église sans distinction de juif et de gentil. La réponse de saint Pierre fait assez voir que tous ces animaux étaient immondes, c’est-à-dire de ceux dont la loi de Moïse défendait de manger. La comparaison que Dieu fait de ces animaux, avec les infidèles qui passaient pour impurs et pour immondes, confirme cette application. Je n’ai garde, Seigneur, répond le saint Apôtre, de rien manger de ce qui est immonde et impur. N’appelez plus impur et immonde, repart la voix, ce que Dieu à purifié. Il eut cette vision jusqu’à trois fois ; après quoi la nappe, ayant été retirée au ciel, disparut. Saint Pierre, revenu de son extase, ne savait encore ce que voulait dire ce qu’il avait vu, lorsque les gens de Corneille arrivèrent. Alors le Saint-Esprit lui dit intérieurement : Descendez, voilà trois hommes qui vous cherchent, et quoiqu’ils soient étrangers, allez avec eux sans balancer; car c’est moi qui les ai envoyés. Ayant su d’eux ce qui était arrivé à Corneille, il comprit aisément ce que signifiait sa vision ; et dès le lendemain ils partirent pour Césarée. Cependant Corneille, qui les attendait, avait assemblé chez lui ses parents et ses amis, voulant par un zèle déjà chrétien qu’ils eussent part à la grâce que le Seigneur voulait lui faire. Comme Pierre entrait, Corneille vint au-devant de lui, et se jetant à ses pieds, dit l’Écriture, il l’adora : Et procidens ad pedes ejus, adoravit. Le mot adorer n’est mis ici que pour marquer la posture humiliée et le profond respect du centurion pour saint Pierre. L’assemblée était nombreuse. Après les saluts ordinaires : Vous savez, leur dit l’Apôtre, que c’est une chose abominable pour un juif de fréquenter un étranger et d’avoir avec lui quelque commerce ; mais Dieu m’a fait voir dans une vision qu’on ne doit traiter aucun homme de profane et d’étranger pour le ciel. C’est pourquoi, dès qu’on m’a appelé, je suis venu sans hésiter; dites-moi, je vous prie, pour quel sujet vous m’avez fait venir. Il y a quatre jours, lui dit alors Corneille, qu‘à l’heure qu’il est, étant en prières dans ma maison, une personne dont l’habit était d’une blancheur éclatante, parut tout à coup devant moi, et me dit que mes prières avaient été exaucées, que mes aumônes n’avaient pas été oubliées devant Dieu, et que j’eusse à vous envoyer chercher pour m’instruire. Or, nous voici tous maintenant devant vous, prêts à entendre tout ce que le Seigneur vous a ordonné de nous dire. Selon le texte grec, il semble que Corneille avait jeûné et prié pendant quatre jours, lorsque Dieu lui fit cette grâce. Alors Pierre prenant la parole : En vérité, leur dit-il, je suis convaincu que Dieu ne fait point acception des personnes; mais qu’en quelque nation que ce soit, celui qui le craint et qui fait des œuvres de justice lui est agréable : Sed in omni gente, qui timet cum et operatur justitiam, acceptus est illi.
Dieu a envoyé publier sa parole, continua-t-il, aux enfants d’Israël, annonçant la réconciliation et la paix par Jésus-Christ : c’est lui qui est le Seigneur de tous : Hic est omnium Dominus. Saint Pierre commence à annoncer Jésus-Christ à Corneille, et il le lui annonce d’abord comme Dieu : Hic est omnium Dominus ; au lieu que dans ses discours aux Juifs, il l’avait seulement annoncé comme le Messie et le libérateur d’Israël. La paix dont saint Pierre parle, c’est cette abondance de bénédictions, cette heureuse félicité qui est le fruit de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ, et que les anges avaient annoncée à sa naissance. Vous savez, mes frères, ajouta-t-il, que cette parole a été publiée par toute la Judée : car elle a commencé par la Galilée, après le baptême que Jean a prêché : Post baptismum quod prædicavit Joannes. Saint Pierre veut seulement rappeler ici que saint Jean, en qualité de précurseur, avait annoncé Jésus-Christ, selon la prédiction des Prophètes, avant que le Sauveur parût lui-même. Vous savez comment Dieu a donné l’onction de l’Esprit-Saint et de sa vertu à Jésus de Nazareth, qui partout où il a passé a fait du bien et a guéri tous ceux qui étaient sous l’oppression du démon, parce que Dieu était avec lui.
On remarque que parmi tant de miracles que le Sauveur a opérés pendant sa vie mortelle, il n’en a jamais fait pour punir ses ennemis et pour se faire craindre : c’était toujours sa bonté qui mettait en œuvre sa puissance pour le soulagement des malheureux ; la compassion et la miséricorde ont toujours fait son caractère. Un sage du paganisme dispensait de faire du bien aux jeunes gens et aux vieillards ; à ceux-là, parce qu’ils ne peuvent encore en témoigner leur reconnaissance ; à ceux-ci, parce qu’ils l’ont trop tôt oublié. Que l’esprit de Jésus-Christ est différent de cette morale intéressée ! On donnait dans l’ancienne loi l’onction de l’huile aux rois, aux prêtres et aux prophètes. Jésus-Christ avait reçu l’onction de la divinité même, qui habitait en lui dans toute sa plénitude, et qui, étant unie personnellement à son humanité, le consacrait d’une manière toute divine. C’est cette union qui distinguait de toute autre sa royauté, son sacerdoce et sa mission ; c’est elle qui fait qu’il est véritablement Dieu, Fils de Dieu, Messie, Sauveur et Rédempteur du genre humain. L’onction de l’Esprit-Saint dont parle ici saint Pierre marque principalement la qualité de Messie, ou de roi du ciel et de la terre, que le Père a communiquée au Fils : Spiritus Domini super me, dit Isaïe, eo quod unxerit me Dominus. L’Apôtre continue : Vous aurez sans doute ouï parler des grandes merveilles que Jésus-Christ a opérées dans toute la Judée ; aussi était-il revêtu de la force et de la toute-puissance de Dieu : Vos scitis quod factum est Verbum per universam Judæam. Comme roi du ciel et de la terre et comme Messie, il avait reçu l’onction divine du Saint-Esprit. Son occupation durant trois ans a été de parcourir les bourgs, les villages et les villes, pour annoncer le royaume de Dieu, faisant du bien à tout le monde, laissant partout où il passait des marques de sa bonté et de son pouvoir : Qui pertransiit benefaciendo, et sanando omnes. Nous avons vu de nos yeux les merveilles éclatantes qu’il a opérées dans tous les pays des Juifs et singulièrement dans Jérusalem ; et cependant, par la plus noire et la plus criante ingratitude, contre toute justice et tous sentiments de religion, ils l’ont fait mourir sur une croix comme un scélérat, lui qui était l’innocence même : Quem occiderunt suspendentes in ligno ; mais Dieu l’a ressuscité trois jours après, et il a voulu, qu’étant sorti du tombeau vivant et glorieux, il se fit voir, non à tout le peuple, parce qu’il veut sauver les hommes par la foi, mais à nous qu’il a choisis et destinés avant tous les siècles pour publier, comme de fidèles témoins, ce qu’il a fait pour le salut de tout le genre humain ; à nous, dis-je, qui avons bu et mangé avec lui depuis sa résurrection ; à nous à qui il a commandé de prêcher au peuple et de faire savoir à toute la terre que c’est lui que Dieu a établi le juge souverain des vivants et des morts; et c’est, mes frères, ce que nous faisons. Nous le déclarons hautement avec les Prophètes qui en ont parlé avant nous et qui témoignent tous unanimement que c’est en son nom et par ses mérites que ceux qui croient en lui obtiendront la rémission de leurs offenses.
Saint Pierre parlait encore, quand le Saint-Esprit descendit visiblement sur tous ceux qui l’écoutaient, apparemment sous la forme de langues de feu, à peu près comme il avait fait sur les Apôtres le jour de la Pentecôte. Ce prodige surprit ceux des Juifs qui avaient accompagné le saint Apôtre ; ils ne pouvaient concevoir comment la grâce du Saint-Esprit s’était répandue sur les gentils ; et ce qui augmentait leur étonnement, c’est qu’ils les entendaient bénir le Seigneur en diverses langues. Mais l’’homme de Dieu, qui avait un cœur de père pour tous les peuples dont il devait être le pasteur universel, leur dit : Qu’est-ce qui empêche qu’on ne donne le baptême à ces gens-ci qui ont reçu le Saint-Esprit aussi bien que nous ? Et tous furent baptisés à l’instant même. Les Juifs convertis ne pouvaient se persuader que la grâce de l’Évangile dût être communiquée aux gentils. Il fallut un aussi grand miracle, dit saint Chrysostome, pour les convaincre sur cet article. Dieu fit voir par là qu’il est le maître de ses dons ; et en envoyant le Saint-Esprit aux gentils, avant même qu’ils eussent été baptisés, il apprenait à saint Pierre et aux autres Juifs, qu’on ne pouvait plus exclure personne de la grâce du baptême. C’est ce que cet Apôtre comprit parfaitement, quand il dit : Peut-on refuser l’eau du baptême à ceux qui ont reçu le Saint-Esprit aussi bien que nous ? Numquid aquam quis prohibere potest, ut non baptizentur hi qui Spiritum Sanctum acceperunt sicut et nos ?
L’Évangile raconte l’apparition du Sauveur aux deux disciples qui allaient au village d’Emmaüs le jour même de sa résurrection. Quelque incontestable, quelque évident que fût le témoignage des Apôtres et des saintes femmes à qui Jésus-Christ avait apparu, ceux des disciples à qui le Sauveur ne s’était point encore fait voir ne pouvaient croire qu’il fût ressuscité, et traitaient ces saintes femmes de visionnaires. De ce nombre étaient les deux disciples qui allaient sur le soir même dans le village d’Emmaüs, éloigné de Jérusalem d’environ trois lieues : un des deux s’appelait Cléophas ; on ignore le nom de l’autre. Ils s’entretenaient en chemin de tout ce qui venait d’arriver en la personne de leur bon maître. Ils ne pouvaient douter qu’il ne fût envoyé de Dieu, ayant été eux-mêmes les témoins de la sainteté de sa vie et de ses miracles ; mais l’ignominie de sa mort était un mystère qu’ils ne comprenaient point, et ils n’ajoutaient point foi à tout ce qu’on disait de sa résurrection, traitant de songes et de vaines imaginations les apparitions publiées. Tandis qu’ils parlaient ensemble d’un si triste sujet, ils virent venir derrière eux un homme qui les joignit bientôt : c’était Jésus lui-même ; mais ils ne le reconnurent point ; car ils avaient les yeux comme bandés, dit l’Évangile, c’est-à-dire que le Sauveur empêchait que son corps ne fit sur les yeux des deux disciples l’impression qu’il eût dû faire naturellement. Après s’être salués à l’ordinaire, Jésus leur demanda quel était le sujet de leur entretien, et d’où venait la tristesse qui paraissait sur leur visage ? Quoi ! répondit Cléophas, seriez-vous le seul étranger, parmi tous ceux qui se sont trouvés à Jérusalem pour la fête de Pâques, qui ne sachiez pas ce qui s’y est passé ces jours-ci ? Et que s’y est-il passé d’extraordinaire, repart le Sauveur ? Il est surprenant, répliqua Cléophas, que vous ignoriez ce qui est arrivé à ce grand homme, Jésus de Nazareth, qui n’eut jamais son semblable, ce prophète si puissant en œuvres et en paroles, et devant Dieu et devant tout le peuple. Nous nous entretenions de la manière indigne et tout à fait injuste dont il a été traité par nos prêtres, par nos pontifes et par nos premiers magistrats, qui, par une jalousie qui n’eut jamais d’exemple, l’ont fait condamner injustement à mourir sur une croix, par Pilate, qui lui-même a reconnu et publié son innocence. Ce qui met le comble à notre affliction, c’est que nous le regardions comme le Rédempteur de notre peuple, et nous espérions qu’il nous rétablirait dans notre première liberté ; mais nous nous voyons maintenant frustrés de notre espérance, car il est mort, et il n’y a presque plus d’espérance qu’’il doive ressusciter. À la vérité, il nous avait bien prédit sa mort et tout ce qui lui est arrivé ; mais il nous avait aussi assuré que le troisième jour il sortirait vivant du tombeau ; et le voilà presque passé, sans que nous voyions l’accomplissement de sa promesse. Il y a eu, à la vérité, ajoutèrent-ils, quelques bonnes femmes du nombre de celles qui le suivaient et qui croyaient en lui comme nous, qui nous ont fort étonnés : car étant parties de grand matin pour aller à son sépulcre, elles n’y ont point trouvé le corps ; elles nous ont même rapporté que des anges leur ont apparu, leur annonçant qu’il était ressuscité et que nous le verrions plein de vie en Galilée. Quelques-uns même d’entre nous sont allés au sépulcre, et ils ont trouvé que les femmes avaient dit vrai, et que le corps n’y était plus; mais qui croirait, sur de si faibles témoignages, un si grand prodige ?
Quand on n’a qu’une foi faible, on ne saurait avoir une espérance vive ; l’espérance chancelle toujours avec la foi. Nous espérions, disent-ils, c’est-à-dire qu’ils n’espèrent plus guère. Ces paroles font assez voir quelles étaient l’idée et la disposition d’esprit de ces disciples ; ils n’entendaient la rédemption d’Israël que d’une délivrance de la servitude corporelle ; ils pensaient que le Messie devait les affranchir du joug des Romains et rétablir leur ancien gouvernement. En fait de religion, les lumières de l’esprit humain égarent, si elles ne sont accompagnées de celles de la foi.
Le Sauveur eut pitié de la foi mourante de ces deux disciples chancelants. Que vous êtes aveugles, hommes dépourvus d’intelligence, leur dit-il, et que vous comprenez peu tout ce que les Prophètes ont dit du Messie ! Nonne hæc oportuit pati Christum, et ita intrare in gloriam suam ? Ne fallait-il pas que le Christ, c’est-à-dire le Messie, souffrit de la sorte, et entrât dans sa gloire par cette voie des souffrances et des humiliations ?
Les disciples avaient de la peine à concilier l’opprobre et l’infamie de la croix où ils avaient vu expirer Jésus-Christ, avec la résurrection et le règne glorieux du Messie. Le Sauveur leur fait voir que puisque sa mort n’avait pas été plus clairement prédite que sa résurrection glorieuse, ayant vu l’accomplissement des prophéties de sa mort, ils ne devaient point douter que ce qui avait été prédit de sa résurrection ne s’accomplit aussi ; et pour les en convaincre, il leur rapporte lui-même tout ce que les patriarches de l’ancienne loi, tout ce que Moïse et les Prophètes avaient dit du Messie, et le leur expliquant, il leur fit voir que tout cela était accompli dans la vie, dans la passion, dans la mort et dans la résurrection de ce Jésus de Nazareth qui faisait le sujet de leur entretien. Cependant ils se trouvèrent près du village où ils allaient ; alors le Sauveur fit semblant de vouloir passer outre ; mais les deux disciples le retinrent comme par force en le priant de vouloir bien s’arrêter au village avec eux, parce qu’il se faisait tard. C’était ce qu’il souhaitait : quelque dessein que Dieu ait de nous faire de plus grandes grâces, il veut cependant qu’on l’en prie ; la prière est ordinairement une condition à ses bienfaits. Le Sauveur céda à leurs instances, entra avec eux dans la maison qu’on assure avoir été celle de Cléophas, et s’étant mis à table, il prit d’abord un de leurs pains sans levain, n’étant pas permis aux Juifs d’en manger d’autres durant les sept jours que durait la fête de Pâques, et l’ayant béni, c’est-à-dire, disent les saints Pères et les interprètes, l’ayant consacré en son corps, tout comme il avait fait dans l’institution de l’Eucharistie en la dernière cène, il le rompit et le leur présenta. Saint Jérôme assure que le Sauveur consacra la maison de Cléophas en une église, en y célébrant la divine Eucharistie dans la fraction du pain : In fractione panis cognitus Dominus, Cleophæ domum in ecclesiam dedicavit.
À ce moment leurs yeux s’ouvrirent, c’est-à-dire qu’ils connurent alors à l’air, aux traits du visage, à la voix, que celui qui leur parlait était Jésus-Christ lui-même ; mais il disparut aussitôt en se rendant tout à coup invisible. Si leur joie fut grande, leur regret ne fut pas moins vif ; ils se reprochaient leur aveuglement. Est-il possible, se disaient-ils entre eux, que nous nous soyons entretenus si longtemps avec lui sans le connaître ? Les lumières dont il éclairait notre esprit en nous expliquant le vrai sens de l’Écriture, et ce feu extraordinaire dont notre cœur était embrasé tandis qu’il nous entretenait, ne nous prouvaient-ils pas que c’’était lui ? L’envie et l’empressement d’apprendre aux frères ce qui venait de leur arriver les firent partir à l’heure même pour s’en retourner à Jérusalem. Ils y trouvèrent les Apôtres et les disciples assemblés qui leur dirent, dès qu’ils les virent, que le Seigneur était véritablement ressuscité, et qu’il avait apparu à Pierre. Eux, de leur côté, se mirent à raconter ce qui s’était passé dans leur voyage, et comment ils avaient reconnu leur divin Maître à la fraction du pain. Ce divin sacrement est toujours une source de lumières à qui le reçoit avec les dispositions nécessaires.
Le Père Croiset – 1888





