Un jour le célèbre rhéteur Libanius était dans sa chaire d’Antioche. Il lut, aux applaudissements de tout l’auditoire, un discours composé à la louange des empereurs : « Heureux, » s’écria-t-il en terminant, « heureux le panégyriste d’avoir à louer de tels empereurs ! mais aussi, heureux les empereurs de régner dans un temps où le monde possède un si rare trésor ! » Ce discours était l’œuvre de Jean surnommé Chrysostome, c’est-à-dire Bouche d’or.
Après de brillantes études, il débuta dans le barreau. Mais les exigences de cette profession ne s’accordaient ni avec la gravité de son caractère ni avec l’ouverture de son esprit. Il se retira dans la solitude, parmi les moines, pour y vaquer aux études les plus sérieuses et aux exercices de la vie parfaite. Après six ans, sa santé le força de revenir à Antioche. Mélèce patriarche de cette ville, lui conféra le baptême et l’ordonna lecteur. A la mort du saint pontife, le choix du peuple et du clergé se porta sur Jean. Lui, pour décliner l’honneur du sacerdoce, reprit secrètement le chemin du désert. Il y passa huit années,exclusivement consacrées à la prière et à l’étude.
Lorsqu’il reparut à Antioche, le successeur de Mélèce, Flavien, lui fit accepter les saints ordres et se déchargea sur lui du soin de la prédication. Alors commença la carrière oratoire de Jean, et une circonstance mémorable ne tarda pas à révéler sa prodigieuse éloquence. Le peuple, qui avait renversé les statues de Théodose, redoutait la vengeance de ce prince. Flavien partit pour aller fléchir l’empereur ; mais en attendant, il fallait agir sur les coupables et leur inspirer des sentiments dignes de l’indulgence du monarque outragé. Jean accepta cette mission difficile et réussit au-delà de toute espérance : de tous les points de la ville on accourut à ses homélies, « comme les abeilles à un champ de fleurs ;» la maison de Dieu ne désemplissait pas, et bientôt la réputation de l’orateur vola jusqu’aux extrémités de l’empire.
Le siège de Constantinople devint vacant : Chrysostome fut choisi pour l’occuper. Toutefois, comme on pouvait craindre et son refus et l’opposition peuple d’Antioche, on usa de ruse pour le conduire à Constantinople.
Le voilà donc comme malgré lui évêque de la capitale de l’Orient Il se montra digne de ce poste élevé. Actif, patient, énergique, persuasif, il réforma son clergé fit la guerre aux abus, et s’opposa de toute son âme à cet esprit grec du Bas-Empire qui ruinait en même temps les caractères, la foi ,les mœurs.
Un fragment de Théodoret nous montre ce que fut pour son troupeau cet illustre pontife : « L’un venait l’appeler pour secourir une misère urgente un autre lui demandait sa protection pour faire triompher le bon droit devant les tribunaux II distribuait des vivres affamés; il revêtait la nudité indigents ; il allait implorer des riches des secours qu’il partageait entre les pauvres. Tous les affligés le voulaient pour consolateur. Les prisonniers lui remettaient leurs mémoires justificatifs et le constituaient leur avocat d’office. Pas un malade pour qui on n’implorât la faveur de sa visite. L’étranger sans asile lui demandait l’hospitalité ; le débiteur poursuivi par un créancier impitoyable s’adressait à sa bourse, toujours vidée par l’aumône et toujours remplie par la charité des fidèles.Arbitre des querelles domestiques, pacificateur toutes les discussions civiles on le voulait toujours pour juge. Les esclaves menacés par la rigueur d’une maître tyrannique se réfugiaient près de lui : il parlait à tous le langage de la charité chrétienne et obtenait d’un côté la soumission de l’autre l’indulgence. Les pauvres veuves, les orphelins dans la détresse, l’entouraient en criant : Père ayez pitié de nous ! Oui, vraiment, il était père dans toute l’étendue du mot… Ici c’était un captif dont il se constituait le patron ; là c’étaient des milliers d’indigents dont il se faisait le nourricier ; ailleurs des infirmes auxquels il ouvrait les portes de son hôpital ; plus loin des affligés dont il séchait les pleurs. Il était tout à tous et constamment son visage reflétait la bienveillance et la douceur de Jésus-Christ. »
L’indulgence de Chrysostome ne l’aveuglait point. Une injustice faite à autrui semblait devenir la sienne propre. A Constantinople, comme jadis à Antioche il reprit avec une noble indépendance et une intrépide liberté l’avarice des riches, le luxe des femmes et l’orgueil des grands. La cour éprouva son zèle ; il rappela souvent à l’empereur, à Eudoxie son épouse, leurs obligations. Cette vigueur épiscopale lui suscita des ennemis. Ils exploitèrent l’animosité de l’impératrice et Chrysostome fut exilé. A peine était-il sorti de Constantinople qu’un tremblement de terre épouvanta la cour. Eudoxie elle-même demanda le rappel du saint : « Si l’évêque ne revient pas, » s’écria-t-elle, « nous n’avons plus d’empire ! »
Chrysostome revint ; mais le calme ne dura pas. On avait dressé à l’impératrice une statue d’argent près de l’église Sainte-Sophie, et l’on y célébrait des jeux publics mêlés de superstition. Le patriarche tonna contre cet abus. Eudoxie s’en offensa et lui fit reprendre le chemin de l’exil.
On le conduisit d’abord à Nicée, puis à Cucuse, en Arménie. Il avait confié sa cause au pape Innocent. Les mesures que prenait ce pontife pour rétablir sur son siège l’illustre persécuté alarmèrent ses ennemis : en toute hâte ils le firent reléguer à Pithyonte, dans la région déserte des Tzancs, à l’extrémité du Pont-Euxin. Ses gardes avaient ordre de ne point l’épargner. Il raconte lui-même qu’en arrivant à Césarée, il fut tout heureux d’avoir de l’eau claire et un morceau de pain qui n’était pas moisi. Leurs mauvais traitements le tuèrent avant la dernière étape. Il mourut le 14 septembre 407, en prononçant cette belle parole de la résignation chrétienne : En tout Dieu soit loué.
RÉFLEXION PRATIQUE
La perspective de l’exil et de la mort ne ferma jamais la bouche au vaillant patriarche de Constantinople. Gardons-nous, pour ménager l’opinion, de trahir la vérité.
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