Que si l’existence de la magie s’élève au dessus des régions du doute, nous arrivons, comme conséquence de cette réalité reconnue, à l’étude d’un intéressant phénomène : il s’agira de savoir encore si l’opération des Esprits, que l’on ne conteste plus, s’accomplit à la parole et sur le commandement de l’homme.
Voilà , je le pense, une question digne de fixer pendant quelques instants notre attention sérieuse, et je la pose en ces termes :
Une puissance réelle et positive fut-elle jamais attachée à certaines paroles, à certains signes, à certains objets, et l’homme peut-il, à l’aide de ces choses du dehors, opérer des œuvres surnaturelles ?
Dieu lui-même, et sans doute afin de fixer la mobilité de l’esprit humain , en saisissant l’homme par les sens, Dieu voulut attacher à des signes sensibles une puissance et des grâces surnaturelles. Les sacrements de l’Église en sont la preuve, puisque tels sont, presque rigoureusement, les termes sous lesquels le catéchisme nous en transmet la notion .
Et déjà , sous le règne de la loi de Moïse, nous avions vu la malédiction de Dieu attacher aux eaux de jalousie des effets terribles et immédiats, lorsqu’elles touchaient le corps de la femme adultère ( Nombres, ch. V. ). Nous avions vu la bénédiction du Seigneur accorder une guérison instantanée au contact du corps des malades avec les eaux de la piscine miraculeuse, aussitôt que son ange en avait agité la surface (Saint Jean , ch. V, v. 4.). Nous avions vu le jeune Tobie, guidé par l’ange Raphaël, guérir les yeux de son père par la fumée du foie d’un poisson dont la propriété était de chasser des démons de toute espèce ( Tobie, ch. VI, v. 8, 9.). Jésus-Christ lui-même, enfin, voulant guérir un aveugle, ne se contente point de lui dire : ouvre les yeux et vois ; rien ne lui était plus facile. Mais, afin d’opérer ce miracle, il crache à terre, il fait de la boue avec sa salive, et s’il rend la vue au pauvre aveugle, c’est par l’application de cet onguent (Saint Jean, ch. IX, v . 6.). Eh bien, cette manière d’opérer en frappant l’homme par des signes sensibles, c’est-à-dire en le prenant par ses sens, le démon ne l’aura-t-il pas imitée ?
C’est bien ici le cas, ce me semble, de répéter avec le théologien Thyrée, ce passage de saint Augustin : «Les démons séduisent, par des choses qui n’ont que l’apparence, les hommes dont l’esprit s’adonne aux vanités. Inspirés par leur astuce, ils aiment à copier Dieu. Voyant Dieu attacher sa grâce à des sacrements ou à des signes sensibles, qui, cependant, n’en sont point la cause productrice, ils adoptent, de leur côté, certains moyens qu’ils livrent aux hommes pour en faire usage. Et quoique ces moyens, quoique ces signes ne produisent par eux-mêmes aucun des effets obtenus, on contracte l’habitude de s’en servir comme s’ils étaient les générateurs de ces effets (Thyrée, p. 316 ; saint Augustin , De Doct, christ., cap. XXII , XXIII). »
« Lorsque les démons s’insinuent dans les créatures, dit le même Père de l’Église, ils sont attirés par des charmes aussi divers que leur génie. Ils ne cèdent point, comme les animaux, à l’attrait des aliments ; mais, en tant que nature spirituelle, ils se rendent à des signes conformes à la volonté de chacun. Aussi les voyez-vous affectionner différentes espèces de pierres, d’herbes, de bois, d’animaux, d’enchantements ou de rites. Afin donc d’engager les hommes à les attirer à eux, ils commencent par les séduire, soit en versant dans leur cour un poison secret, soit en leur offrant l’appât d’amitiés perfides ; et, de la sorte, ils se forment un petit nombre de disciples qui deviennent les maîtres des autres. Comment savoir, en effet, s’ils ne l’eussent eux mêmes enseigné, ce qu’ils aiment ou ce qu’ils abhorrent, le nom qui les attire ou qui les contraint, tout l’art, enfin, de la magie, toute la science des magiciens ? (Cité de Dieu, l. XXI, ch. VI.) Mais le plus violent de leurs désirs, c’est de dominer le cœur des mortels, possession dont ils ne sont jamais si fiers que quand ils se transforment en anges de lumière. (Cité de Dieu , l. XXI, ch. VI.) »
Rien ne concorde mieux avec le sens de ces passages de saint Augustin que les paroles suivantes de Champollion Figeac sur l’Égypte :
« Plus tard, le mage Arnuphis évoquait les démons et faisait pleuvoir à volonté. Le christianisme ne détruisit pas entièrement cette superstition. Origène affirmait la certitude des préceptes et l’usage de la magie ; non pas celle d’Épicure et d’Aristote, disait-il, mais l’art qui se pratiquait de son temps. Il reconnaît la puissance de certains mots égyptiens pour opérer sur une classe de démons, et celle de certains mots persans pour agir sur une autre classe de ces génies indomptés. Il avoue, toutefois, que les gens instruits possèdent seuls ces secrets de la science. » (Égypte, p. 103. Univ .)
En un mot , toutes ces combinaisons formées d’herbes, de pierres, d’animaux, de certaines émissions de voix, de certaines figures, ou imaginaires, ou empruntées à l’observation des mouvements célestes, combinaisons qui deviennent sur la terre, entre les mains de l’homme, des puissances productrices de divers effets ; tout cela n’est que l’œuvre de ces démons, mystificateurs des âmes asservies à leur pouvoir, et qui font de l’erreur des hommes leurs malignes délices. ( Cité de Dieu , l. X , ch . XI. Id . M. Delrio, l. I , p. 35, 36 ; l. II, p. 100.)
Saint Jérôme raconte l’aventure d’une jeune possédée, subitement saisie de fureur, parce qu’un jeune homme de Gaza, qui en était épris, avait enfoui, sous le seuil de la porte de son amante, une plaque de métal sur laquelle il avait gravé des signes qu’il avait appris des prêtres égyptiens de Memphis. Saint Jérôme ajoute que saint Hilarion délivra la jeune fille du démon qui la possédait… Ces diverses croyances, dont quelques-unes se trouvent être si fortement établies, étaient, dit M. Champollion Figeac, « la suite des opinions égyptiennes et chaldéennes, dont l’existence est historiquement prouvée dès une haute antiquité. » (Id ., Champollion Figeac, p . 103.) Ces opinions ne cessèrent de rester en vigueur. Elles entretinrent l’usage et la pratique des signes que nous retrouvons tout vifs jusque dans les écrits des derniers philosophes de l’école d’Alexandrie. Il suffira d’écouter un moment les théurges.
Les Pythagoriciens, qui connaissent à fond la puissance des nombres et des lignes, dit Porphyre, donnaient à tel nombre le nom de Pallas, et à tel autre le nom de Diane, d’Apollon, ou bien de Justice ou de Tempérance ; que sais-je ?… Certaines figures, qu’ils dédiaient aux dieux, les leur rendaient si favorables, qu’à chacune de ces sortes d’offrandes chacun de ces dieux se manifestait , et que les bouches divines se mettaient à prophétiser, dès qu’il importait à ces hommes de savoir l’avenir (des Sacrifices). Jamblique ajoute : La merveilleuse puissance des symboles et des sacrements n’est connue que des dieux seuls, et c’est par elle que s’opère notre union avec la Divinité. Le prêtre fait usage des sacrements ou des signes sensibles, dans l’ordre où la religion crut devoir les établir ; et dès lors, c’est le Dieu qui imprime aux sacrements l’efficacité de leur puissance.
Le prêtre commande aux dieux du monde, non point par l’effet de la puissance humaine, mais par la vertu divine des signes ineffables ! Constitué lui-même dans l’ordre des dieux supérieurs, il emploie les menaces et les commandements les plus élevés. Son dessein ne peut être de mettre à exécution de telles menaces ; mais il veut signifier la force que lui communique son union avec les dieux, le pouvoir qu’il puise dans la connaissance et la possession des symboles ineffables, ou des signes, que nous appelons sacrements ( Jamblique, des Mystères).
Porphyre, outre les prédictions publiques, rapporte les pratiques particulières de ceux qui font profession d’attirer les Esprits à l’aide de certains caractères, et de les faire prophétiser. Et Jamblique dit à ce sujet : « Ceux qui négligent toute sanctification et toute religion, pour ne donner crédit qu’aux caractères tracés, ne peuvent acquérir en eux la présence d’un de ces dieux bienfaisants, de qui émanent les véritables prophéties. Ce qui les trompe, c’est que, par la vertu des caractères qui conviennent aux dieux, et par l’intention où se trouve leur esprit, ils obtiennent des dieux des apparitions, mais qui ne sont qu’insignifiantes et obscures. Négligeant ainsi tout moyen de sanctification, ils tombent au pouvoir des mauvais démons qui mentent, qui trompent, qui brouillent et confondent les très-faibles indices, ou les apparitions, que l’on a pu obtenir des dieux. »
Un singulier phénomène se produit jusque dans les expiations les plus saintes et dans les sacrifices, avant que les dieux aient manifesté leur présence. C’est que les démons terrestres se pressent tumultueusement, et que de singulières apparitions troublent ceux qui se sanctifient par les sacrifices, afin de les détourner des biens purs et de les porter à la matière.
D’ailleurs, autour de chaque dieu, tourbillonne une multitude de démons qui sont leurs ministres, et qui portent les noms des dieux leurs chefs, c’est-à-dire de Mercure, d’Apollon, de Jupiter… Or, ces démons reproduisent dans leur personne les propriétés de leurs dieux.
Jamblique nous enseigne, dans son livre sur les mystères des Égyptiens, que la science a découvert dans la matière des propriétés qui la rendent apte à recevoir les dieux. Elle réunit donc, dit-il, pour en former un seul composé, des pierres, des herbes, des animaux, des aromates et d’autres objets semblables qui sont parfaits, sacrés, et en relation avec la nature des dieux…. Il faut, continue-t-il, il faut ajouter foi aux paroles magiques, qui nous apprennent que nous avons reçu des dieux une matière destinée à produire les visions célestes, … ainsi que les produisent les nombres, les figures et les signes connus des pythagoriciens, dont Porphyre explique la vertu dans son livre sur les Sacrifices.
Les écrits, les procès judiciaires, et les grimoires du moyen âge, nous ont transmis le témoignage de la foi que cette époque tout entière avait conservée à la vertu des signes magiques. Nous avons appris, dans la plupart de ces pièces, combien était devenue vulgaire la pratique de ces signes, pour une certaine classe d’initiés, et à quel point la masse des peuples redoutait et abhorrait ceux qui osaient en faire usage.
Tombées en désuétude dans la plupart des lieux où la foi s’était éteinte, où le matérialisme avait glacé les âmes, et où l’humanité s’était appris à se perdre toute seule, sans avoir désormais besoin de l’intervention active des démons, ces pratiques se réfugièrent par degrés, comme l’idolâtrie lors de la prédication du christianisme, dans les campagnes et dans les localités que l’influence du siècle ne pouvait atteindre (Les bergers ayant, dans les campagnes, la besogne la moins manuelle, et menant la vie la plus contemplative, ou, pour mieux dire, la plus oisive, furent naturellement les conservateurs les plus assidus de cet art, qui s’accommode si bien avec le désœuvrement.).
Quoi qu’il en soit, le savant professeur Orioli, membre correspondant de l’Institut de France, etc. , rapporte un certain nombre de faits confirmatifs de la puissance qui, dans l’opinion des hommes, s’attache aux signes et aux paroles.
S’appuyant sur des autorités qui lui paraissent assez graves pour les citer dans son livre :
Viéro, nous dit-il, a écrit : « J’ai vu des gens qui, rien qu’en prononçant certaines paroles, arrêtent des bêtes sauvages dans leur course et suspendent, au milieu de son trajet, le dard qui fend les airs… Tommasso Bartolino avance avoir vu faire cesser par le même moyen une hémorragie nasale ; et, quant aux paroles magiques, il s’abstient de les répéter , dans la crainte de favoriser de semblables pratiques.…
Ailleurs, c’est une jeune fille que la main d’un meurtrier a frappée d’un coup de couteau dans les entrailles. Les paroles enchantées d’une vieille femme arrêtent le sang, qui s’échappe à gros bouillons de la blessure. Merveille inexplicable, mais que suit, hélas ! une autre merveille ! car, le corps de la pauvre blessée enfle, se putréfie tout vivant , et quelques jours ont suffi pour amener la mort. D’autres semblants de guérisons, obtenues par les mêmes procédés, aboutissent au même résultat désastreux.
Une autre fois, sous les yeux de plus de deux cents spectateurs, un homme dompte par quelques paroles de grimoire la fougue d’un taureau en furie. Il se fabrique, par le secours de son art magique, un lien fragile, puis on le voit entraîner le monstre et le conduire à son gré.
Enfin , car je veux m’abstenir de multiplier inutilement les citations, il existe un malheureux que dévorent la vermine et les ulcères. L’art médical, à bout de ressources, avoue son impuissance à lutter contre ce mal affreux. Un simple paysan sourit de pitié, se présente et s’engage à en triompher. Il opère sur le malade, mais il opère de loin, sans le voir et sans l’approcher. Devançant le lever du soleil, il se rend tout simplement auprès d’une humble plante des champs, et, la cachant sous une pierre , il lui dit dans son patois : « Bonne herbe, je t’emprisonne jusqu’à ce que tu aies fait tomber la vermine qui ronge cet homme. » Or, tout à coup, la vermine tombe, quoique l’opérateur se trouve bien dûment séparé du malade par une distance de deux milles (Rappelons -nous ici le nom d’herbariæ donné aux fées et aux sorcières. – Orioli, p. 88 , etc, « Benc abbiamo dunque colle cose finora discorse, provato , quel cheprovare volevamo, cioè dire , l’antichità , dimostrabile con fatti, della cognizione sparsa tra gli uomini , e dell esercizio di certe occulte energie dell io, che operano al di fuori , o a traverso d’ella mano, o del fiato , o della voce , o dell suono, o dello sguardo…. » Le savant professeur attache au magnétisme , en 1842, une vertu qu’en l’an 1852, sa science et son jugement attribue raient sans doute à l’agent que les faits modernes ont si clairement démasqué.)
Il nous reste à savoir si, de nos jours, l’antique magie a changé quelque chose de fondamental à ses errements. Un petit nombre de lignes du grand maître jetteront à ce sujet une lumière suffisante dans notre esprit.
La magie est fondée sur l’existence d’un monde mixte, placé en dehors de nous, et avec lequel nous pouvons entrer en communication par l’emploi de certains procédés et de certaines pratiques.
Lorsque je trace avec de la craie ou du charbon, cette figure… un feu, une lumière, s’y trouve d’abord fixé ! Bientôt il attire à lui l’être qui s’en approche, il le détient, le fascine..… c’est inutilement qu’il essayera de franchir ce cercle. Une puissance magique lui ordonne de rester. Il succombe au bout de quelques instants, en poussant des sanglots … La cause n’est plus en moi , elle est dans ce tracé tout cabalistique ; en vain vous emploieriez la violence … ( P. 182, 183, id .)
En un mot, M. du Potet décrit dans son ouvrage la formidable puissance et les effets des gestes, des lignes, des signes, ou, selon mon expression, des sacrements de la magie ; disons le mot, des sacrements du diable. Après avoir constaté cette vertu , son opinion se rapproche tout à coup de celle de saint Augustin , que nous avons transcrite au commencement de ce chapitre. Il est important pour nous d’exprimer celle du magnétiseur transcendant :
« Les cérémonies des anciens magiciens et nécromanciens, nous dit-il, leurs sacrifices, leurs paroles et leurs cercles n’étaient que secondaires. » (P. 216.)
En d’autres termes, elles étaient le signe sensible du pacte, le signe auquel était conventionnellement attachée la redoutable faveur que l’agent de la magie accorde à ceux qu’il favorise, et que, généralement, il leur fait payer d’une si cruelle manière (En substance, p. 153 et autres , idem . Quandò effectus aliquis sequitur usus characterum , etc., id totum a dæmone fieri, qui constitutarum a se nugarum credulitatem conatur vel de novo mentibus inserere, vel insertam profundiùs et stabiliùs infigere. – M. A. Del rio , Disq. Mag., 1. I , quæst. 1 , p. 35-36 ; – id. , I. II , quæst. 4, p. 100, etc. Moguntiæ , 1624. ). Mais, en réalité, la force n’est point dans le signe ; elle sort de l’Esprit de malice qui l’impose à notre faiblesse. Erudimini !
Extrait de l’ouvrage : Mœurs et pratiques des démons ou des esprits visiteurs, par Le Chevalier Gougenot des Mousseaux, 1854)
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