Le dimanche des Rameaux est un des plus solennels de l’année. Il n’y en a peut-être point où la religion paraisse avec plus de splendeur et où la foi et la piété des fidèles se manifestent avec plus d’éclat.
L’Église a cru devoir honorer d’un culte particulier l’entrée triomphante que Jésus-Christ fit dans la ville de Jérusalem cinq jours avant sa mort, parce qu’elle est persuadée qu’elle n’était point sans mystère. Aussi dès que l’Église se vit en liberté par la conversion des empereurs à la foi de Jésus-Christ, elle institua cette fête. La cérémonie des palmes ou des rameaux bénits dont on l’accompagna ne fut que le symbole des dispositions intérieures avec lesquelles les fidèles devaient la célébrer, et une juste représentation de cette triomphante entrée que les saints Pères regardent comme la figure de l’entrée glorieuse de Jésus-Christ dans la Jérusalem céleste.
La bénédiction des palmes et des rameaux, la procession publique où l’on porte ces palmes, ont toujours été si solennelles dans l’Église, que les solitaires et les moines qui se retiraient dans le fond des déserts après l’Épiphanie, pour se préparer à la grande fête de Pâques, loin de tout commerce humain, ne manquaient point de revenir à leur monastère pour assister à ces augustes cérémonies ; ils retournaient ensuite dans leur solitude, pour y passer toute la semaine sainte dans la pénitence et la contemplation des mystères de la passion.
Il est aisé de voir quel a été le motif de l’Église dans l’institution de cette fête et dans la cérémonie des rameaux. Elle veut honorer le triomphe de Jésus-Christ dans Jérusalem, parmi les cris de joie, les applaudissements et les acclamations du peuple ; elle veut, par un culte véritablement religieux et par un hommage sincère de tous les cœurs chrétiens, suppléer à ce qui manquait à une ovation purement extérieure, qui fut suivie, peu de jours après, de la plus noire et de la plus infâme perfidie. C’est dans cet esprit qu’on doit recevoir et porter les rameaux, et assister à toutes les cérémonies de ce jour solennel. Les mêmes bouches qui disaient : Hosanna filio David : Salut, gloire et bénédiction au fils de David, qui vient au nom du Seigneur, au roi d’Israël, au Messie, crièrent cinq jours après : Tolle tolle, crucifige eum : Qu’il soit crucifié comme un scélérat ; qu’il soit cloué à une croix comme le plus méchant des hommes. C’est pour réparer cette cruelle impiété , que l’Église désire que tous ses enfants reçoivent en triomphe leur divin Sauveur, et lui fassent oublier en quelque manière cette trompeuse réception des Juifs perfides.
Mais rien ne donne une plus juste idée de cette fête et de la sainteté de cette cérémonie des rameaux, que les prières dont l’Église se sert pour les bénir. Elle commence par ce cri de joie et cette acclamation du peuple, qui, portant des palmes et des branches d’’oliviers, était venu de Jérusalem au-devant du Sauveur pour honorer son entrée dans cette capitale, en criant : Hosanna filio David, benedictus qui venit in nomine Domini, ô rex Israel ! Hosanna in excelsis : Vive le fils de David ! salut et gloire au roi d’Israël ! béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna, au plus haut des cieux ! On lit ensuite cet endroit de l’Exode, chapitre quinzième, où Moïse raconte le second campement que firent les Israélites, après leur passage de la mer Rouge : Venerunt filii Israel in Elim ubi erant duodecim fontes aquarum, et septuaginta palmæ et castrametati sunt juxta aquas : Les enfants d’Israël vinrent ensuite à Elim, où il y avait douze fontaines et soixante-dix palmiers, et ils campèrent auprès des eaux. Tous les saints Pères disent que ces douze fontaines d’eau vive signifient les douze Apôtres, et que les soixante-dix disciples étaient signifiés par les soixante-dix palmiers. Il y a peu de passages dans l’Ancien Testament, qui ne soient une figure de quelque fait du Nouveau. La bénédiction des rameaux continue ensuite par l’oraison suivante :
Auge fidem in te sperantium, Deus : Augmentez, ô Dieu ! la foi de ceux qui mettent toute leur confiance en vous ; et supplicum preces clementer exaudi ; et daignez écouter favorablement ceux qui implorent avec humilité votre clémence. Veniat super nos multiplex misericordia tua : Multipliez sur nous les effets de votre miséricorde. Benedicantur et hi palmites palmarum, seu olivarum : Bénissez ces branches de palmiers et d’oliviers ; et sicut in figura Ecclesiæ multiplicasti Noe egredientem de arca, et Moïsen exeuntem de Ægypto cum filiis Israel : ita nos portantes palmas et ramos olivarum, bonis actibus occurramus obviam Christo : et per ipsum in gaudium introeamus æternum : et comme pour nous donner une figure excellente des grâces que vous répandez sur votre Église, vous avez béni et enrichi Noé sortant de l’arche, et Moïse sortant d’Égypte avec les enfants d’Israël, faites aussi, qu’en portant ces palmes et ces branches d’oliviers, nous allions, enrichis de bonnes œuvres, au-devant de Jésus-Christ, et par lui nous entrions dans la joie éternelle.
Petimus, Domine sancte, Pater omnipotens, æterne Deus, ut hanc creaturam olivæ, quam ex ligni materia prodire jussisti; quamque columba radiens ad arcam proprio protulit ore, benedicere et sanctificare digneris ; Nous vous supplions, Seigneur, Père saint, Dieu tout-puissant et éternel, de bénir et sanctifier ces branches d’oliviers que vous avez fait sortir du tronc de l’arbre, et dont autrefois la colombe porta un rameau dans son bec en retournant dans l’arche, bénissez-les, afin que tous ceux à qui on distribuera ces branches reçoivent de vous, en les portant, une protection spéciale et pour l’Âme et pour le corps, et que ce qui est le symbole de la grâce devienne pour nous un remède efficace de salut.
Ô Dieu ! qui rassemblez ce qui est dispersé, et qui le conservez l’ayant rassemblé, continue le prêtre, comme vous avez béni le peuple qui portait des rameaux au-devant de Jésus, bénissez aussi ces branches de palmiers et d’oliviers, que vos fidèles serviteurs portent en l’’honneur de votre nom, afin que dans tous les lieux où elles seront gardées, ceux qui y habitent reçoivent votre bénédiction, et que votre main protège et délivre de tous maux ceux qui ont été rachetés par votre Fils Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, étant Dieu, vit et règne avec vous en l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles.
Ô Dieu ! qui, par un ordre merveilleux de votre providence, avez voulu vous servir des choses même insensibles pour nous faire comprendre l’économie admirable de notre salut, éclairez, s’il vous plaît, l’esprit et le cœur de vos fidèles serviteurs, et donnez-leur une connaissance utile et salutaire des mystères que vous nous avez voulu représenter dans l’action de ce peuple, qui, poussé par une inspiration du ciel, alla au-devant du Rédempteur, et jeta des branches de palmiers et d’oliviers dans le chemin où il passait : Redemptori obviam procedens, palmarum atque olivarum ramos vestigüs ejus turba substravit. Les palmes marquaient la victoire qui devait être remportée sur le prince de la mort, et les branches d’oliviers publiaient en leur manière que vous aviez répandu sur la terre l’onction spirituelle de votre grâce : car cet heureux peuple comprit alors que cette cérémonie était une figure du combat que notre Sauveur, touché des misères de l’homme, devait livrer au prince de la mort pour rendre la vie à tous les hommes, et de la victoire qu’il devait remporter en mourant. C’est dans cet esprit qu’il porta au-devant de lui des branches d’arbres qui représentaient son triomphe glorieux et l’effusion abondante de sa miséricorde. C’est aussi dans la vue des mystères que la foi nous y fait découvrir, que nous nous adressons à vous, Seigneur, Père saint, Dieu tout-puissant et éternel, et que nous vous supplions humblement par le même Jésus-Christ Notre-Seigneur, que, comme vous avez voulu par voire grâce que nous fussions ses membres, vous nous fassiez aussi triompher en lui et par lui de l’empire de la mort, afin que nous méritions d’avoir part à la gloire de sa résurrection.
Ô Dieu ! qui avez voulu qu’une colombe annonçât autrefois la paix à la terre par une branche d’olivier, faites-nous, s’il vous plaît, la grâce de sanctifier par votre bénédiction céleste ces rameaux d’oliviers et d’autres arbres, afin qu’ils servent à tout votre peuple pour le salut : Ut cuncto populo tuo proficiant ad salutem per Christum Dominum nostrum.
Nous vous supplions, Seigneur, continue le prêtre, de bénir ces branches de palmiers et d’oliviers, et de faire que votre peuple, triomphant de l’ennemi de son salut, s’appliquant de tout son cœur aux œuvres de miséricorde, fasse spirituellement au dedans de lui-même, par une piété sincère et ardente, ce qu’il fait extérieurement aujourd’hui en votre honneur.
Ô Dieu ! qui avez envoyé en ce monde votre fils Jésus-Christ Notre Seigneur pour notre salut, afin qu’en s’abaissant jusqu’à nous il nous fit retourner à vous, et qui avez voulu que lorsqu’il entra dans Jérusalem pour accomplir les Écritures, une troupe de peuple fidèle, par une piété sincère, étendit ses vêtements, et jetât des branches de palmiers dans le chemin par où il passait, faites-nous, s’il vous plaît, la grâce de lui préparer la voie de la foi, et d’en ôter toute pierre d’achoppement et de scandale, afin que, portant devant vous les branches spirituelles des bonnes œuvres, nous puissions suivre les pas de celui qui vit et règne avec vous.
Le prêtre finit la cérémonie des rameaux par cette prière : Dieu tout-puissant et éternel, qui avez voulu que Notre-Seigneur Jésus-Christ montât sur un ânon, et qui avez inspiré à un grand nombre de peuple d’étendre leurs vêtements et de jeter des branches d’arbres par où il passait, en chantant à sa louange : Hosanna, salut et gloire, faites-nous, s’il vous plaît, la grâce d’imiter leur innocence et de mériter d’avoir part à leur mérite. Par le même Jésus-Christ Notre-Seigneur.
On trouve dans toutes ces prières le motif et la fin de cette fête, et avec quel esprit et dans quelles dispositions on doit assister à cette cérémonie. Les fidèles ont de tout temps conservé dans leurs maisons avec respect ces rameaux bénits, persuadés que par la bénédiction ils ne sauraient manquer d’être salutaires. Les louanges que donne l’Église, dans ces prières, au peuple juif qui alla au-devant du Sauveur, étaient méritées par les saintes dispositions et les véritables sentiments de respect et de vénération qu’il portait à celui qu’il regardait alors comme le Messie ; et si quelques jours après son estime et sa vénération se changèrent en un souverain mépris et en une grande fureur, ce ne fut que par l’impiété et les artifices des prêtres et des pharisiens, qui lui firent accroire qu’ils avaient enfin découvert que celui qu’ils avaient reçu de bonne foi comme le Messie promis était un insigne imposteur qui les avait trompés par de faux miracles.
Quelque célèbre qu’ait été la fête des palmes ou des rameaux depuis les premiers siècles de l’Église, on a jugé à propos d’en réduire toute la cérémonie à une bénédiction et à une procession solennelle qui représente l’entrée triomphante de Jésus-Christ dans Jérusalem, aussi bien que son entrée dans le séjour de la gloire ; et c’est pour cela que la procession se fait hors de l’église qu’on tient fermée, non sans mystère, et que l’on n’ouvre qu’au retour de la procession lorsque le sous-diacre a frappé à la porte avec le bâton de la croix ; ce qui nous fait ressouvenir que le ciel était fermé aux hommes, et que c’est Jésus-Christ qui nous en a ouvert et mérité l’entrée par sa mort sur la croix. La bénédiction et la distribution des rameaux se font hors de la ville en plusieurs endroits, et c’est pour cela qu’on voit des croix proche des bourgs et des villages, et des tables de pierre sur lesquelles on les dépose, et de là on s’en va processionnellement à l’église.
Anciennement la distribution des rameaux étant faite au peuple, et la procession prête à partir, deux diacres prenaient de dessus la crédence le livre des Évangiles posé sur un riche oreiller, et le portaient, comme on fait des châsses de reliques, sur leurs épaules, environnés d’une multitude de cierges, parmi les encensements continuels, précédés de tout le clergé, et suivis de tout le peuple qui avait des palmes et des rameaux à la main. Tout cela était accompagné de croix, de bannières, de banderoles, et de tout ce qui pouvait augmenter encore la pompe de cette représentation du triomphe de Jésus-Christ. En quelques endroits, au lieu du livre des Évangiles, on portait la très-sainte Eucharistie en triomphe, dans la pensée que la présence réelle de Jésus-Christ, sous les symboles du pain, représenterait bien mieux ce qui se passa dans son entrée à Jérusalem, et ferait bien plus d’impression sur le peuple, que la représentation de son esprit sous la lettre de l’Évangile. Lanfranc, archevêque de Cantorbéry dans le onzième siècle, dit qu’on portait en cette procession le saint Sacrement, fermé dans une châsse en forme de tombeau. Cet usage a cessé partout, hors à Rouen, où le ciboire déposé dans une riche châsse est porté sur les épaules de deux prêtres. La fameuse hymne, Gloria, laus, et honor tibi sit, rex Chiiste redemptor, qu’on y chante, a été composée par Théodulphe, évêque d’Orléans, dans sa prison d’Angers, où Louis le Débonnaire l’avait fait mettre pour avoir eu part à la conspiration de Bernard, roi d’Italie. L’empereur assistant à la procession, le dimanche des Rameaux, à Angers, l’entendit chanter par des enfants à la porte de la prison ; il en fut si touché, qu’il rendit la liberté à son auteur et le rétablit dans son siège.
Ce dimanche a eu encore différents noms dans l’Église. Dans le temps qu’on y observait les usages de l’ancienne discipline touchant la réconciliation solennelle des pénitents publics et le baptême des catéchumènes, on l’appelait le dimanche d’indulgence, le dimanche ou pâque des compétents ou postulants : c’est ainsi qu’on désignait ceux des catéchumènes qui, étant les mieux instruits, devaient être admis au baptême. On l’appelait aussi le jour du Lave-tête, en latin, Capitilavium, parce qu’en ce jour on faisait la cérémonie de laver le dessus de la tête à ceux qui devaient être baptisés, surtout aux enfants, pour y faire plus décemment l’onction sainte. Mais de tous les noms qu’on a donnés à ce dimanche, les plus communs et les plus universels sont le dimanche des Rameaux et celui de Pâques-Fleuries, à cause des fleurs dont on faisait des bouquets, qu’on portait sur de hautes tiges à la procession, et que l’on avait bénites avec les rameaux, Pascha floridum ; les Espagnols ont donné le nom de Floride à une grande contrée de l’Amérique, parce qu’ils l’avaient découverte le jour de Pâques-Fleuries de l’an mil cinq cent douze.
Toute la messe de ce jour exprime les sentiments qu’inspire la passion du Sauveur. L’Introït est tiré du psaume XXI, qui s’entend à la lettre de Jésus-Christ. On y voit la prière qu’il fit sur la croix, le tableau de sa passion et de ses souffrances. Sa résurrection y est dépeinte, aussi bien que son règne et la vocation des gentils à la foi. Les Juifs anciens sont tous convenus que ce psaume regardait le Messie, et ce n’est que depuis le christianisme que les Juifs modernes se sont avisés d’en détourner le sens. Domine, ne longe facias auxilïum tuum a me, ad defensionem meam aspice : Seigneur, ne différez plus de venir à mon secours, songez à ma défense. Libera me de ore leonis, et a cornibus unicornium humilitatem meam : Arrachez-moi au plus tôt à ces bêtes féroces et cruelles, et au lieu de cette vie temporelle que je vais perdre par vos ordres, faites-m’en au plus tôt reprendre une nouvelle. Deus, Deus meus, respice in me : quare me dereliguisti ? Longe a salute mea verba delictorum meorum : Mon Dieu, mon Dieu ! considérez l’état où je suis : pourquoi m’avez-vous abandonné à la rage de mes ennemis ? Les péchés des hommes dont j’ai voulu me charger vous demandent justice ; je vais vous satisfaire abondamment et apaiser par une mort votre juste courroux.
L’Épître est tirée du second chapitre de la lettre de saint Paul aux Philippiens. Le saint Apôtre y exhorte les fidèles à entrer dans de vrais sentiments d’humilité, à l’exemple de Jésus-Christ, qui, étant l’image essentielle et consubstantielle de Dieu, et par conséquent Dieu lui-même, s’est anéanti pour l’amour de nous, jusqu’à prendre la figure d’un esclave, s’étant fait semblable aux hommes, et s’étant trouvé dans la condition de l’homme, au péché près. Quel motif plus pressant pour nous inspirer l’amour de l’abjection, et quelle impression ne doit pas faire sur notre cœur et sur notre esprit un tel exemple ! Semetipsum exinanivit : Il s’est anéanti lui-même, en prenant la figure d’un esclave. En effet, quel abaissement plus profond ! n’est-ce point une espèce d’anéantissement que l’état où Dieu s’est mis en se faisant homme, en voulant être traité comme le dernier des hommes, et en expirant sur une croix ? Le nom de figure, dont se sert ici saint Paul, ne signifie point une simple apparence extérieure sans réalité, tout comme le terme d’image de Dieu dont il se sert plus haut ne signifie point une représentation vide, une simple ressemblance. Par ces deux termes, l’Apôtre entend la nature divine et la nature humaine, hypostatiquement unies sous une seule personne en Jésus-Christ; par l’image de Dieu, saint Paul entend que Jésus-Christ est vrai Dieu, en tout égal à son Père, et par la figure d’esclave, qu’il est vrai homme tout comme nous, au péché près. C’est ce que l’apôtre explique lui-même, lorsqu’il dit que le Sauveur, étant l’image de Dieu, n’a point cru que d’être égal à Dieu et de se dire tel, ce fût pour lui une usurpation, puisqu’il était égal à Dieu son Père par sa nature divine, comme par sa nature humaine il était égal à nous.
L’Évangile de ce jour est tiré du vingt et unième chapitre de saint Matthieu. Jésus-Christ ayant soupé à Béthanie six jours avant Pâques, chez Simon le Lépreux, où Lazare, nouvellement ressuscité, s’était trouvé, et où sa sœur Marie avait répandu sur ses pieds un parfum exquis, en sortit le lendemain pour aller à Jérusalem consommer son sacrifice. Étant arrivé près de Bethphagé, qui était au pied du mont des Oliviers, à une petite demi-lieue de la ville, il donna ordre à deux de ses disciples d’aller dans ce village, et de lui amener une ânesse qu’ils trouveraient attachée à une porte, et son ânon avec elle, et que si quelqu’un leur disait quelque chose, ils lui répondissent que le Seigneur en avait besoin, et qu’aussitôt on les laisserait aller. L’événement vérifia la prédiction ; et ce fut alors que s’accomplit celle du prophète Zacharie, qui représente le Messie faisant son entrée dans la capitale de son royaume, au milieu des acclamations et des applaudissements de ses habitants. Dicite filiæ Sion : Dites à la fille de Sion, c’est-à-dire, à la ville de Jérusalem, dont la montagne de Sion fait partie. Les Hébreux donnent souvent aux villes le nom de fille. Ecce rex tuus venit tibi mansuetus, sedens super asinam, et pullum filium subjugalis : Dites-lui : Voici votre Roi qui vient à vous dans un esprit de douceur, monté sur une ânesse, et sur l’ânon de celle qui porte le joug ; ou, ce qui est le même, sur l’ânon, le poulain de l’ânesse : Et super pullum filum asinæ, comme dit le Prophète. Jamais prédiction ne fut plus visiblement et plus littéralement accomplie. Zacharie promet la venue du roi Sauveur, du Messie qui faisait toute l’attente et la consolation des Juifs. Les caractères par lesquels il le désigne et qui sont les mêmes que ceux par lesquels le prophète Isaïe le dépeint, ne conviennent qu’au Messie, et se rencontrent si parfaitement dans Jésus-Christ, que les Juifs n’auraient jamais pu le méconnaître, si, par leur endurcissement et leur opiniâtre malice, ils ne s’étaient rendus indignes des lumières du ciel. Mais peut-il y avoir aveuglement plus incurable que celui qui est volontaire ? Les prêtres, les docteurs de la loi reconnaissaient dans Jésus-Christ toutes les marques caractéristiques du Messie ; mais leur orgueil, leur insatiable cupidité, la dissolution de leurs mœurs, étouffaient tous ces bons sentiments et éteignaient toutes ces salutaires lumières, et ils ne résolurent de s’en défaire que pour se délivrer de leurs remords trop importuns.
Les deux Apôtres n’eurent pas plus tôt exécuté l’ordre de leur divin Maître, que ce fut à qui contribuerait davantage à la pompe et à la joie de son entrée dans Jérusalem. Les disciples donnèrent l’exemple aux autres ; ils amenèrent l’ânesse avec l’ânon, et les ayant couverts de leurs manteaux en forme de housse, ils le firent monter dessus. Une multitude prodigieuse de peuple que le bruit de sa venue avait fait sortir de la ville l’accompagnait, et témoignait tant d’affection à son Roi et à son Sauveur, que la plupart étendaient leurs vêtements sur son passage le long du chemin ; plusieurs coupaient des branches aux arbres, et en jonchaient la voie ; d’autres venaient de tous côtés avec des palmes ou des branches d’oliviers à la main, et tous généralement criaient : Hosanna au fils de David ! béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! Hosanna signifie gloire, salut, bénédiction. C’était un cri de joie et une acclamation du peuple, qui souhaitait au Messie toutes sortes de prospérités. Selon l’hébreu, le mot Hosanna signifie, sauvez-nous, sauvez-le; mais outre cette signification littérale, il a une emphase particulière dans les acclamations et dans les cris de joie, comme vive le roi, salut au Fils de David, longue vie et toute sorte de bien au Messie qui vient au nom du Seigneur pour délivrer son peuple. Hosanna au plus haut des cieux ! c’est-à-dire, esprits célestes, joignez vos acclamations et vos souhaits aux nôtres, pour attirer toute sorte de bonheur et de gloire au fils de David, au roi d’Israël, au Messie, au souverain Libérateur. Ce cri de joie est pris au psaume CXVII, que l’on chantait au jour de la fête des tentes : Ô Domine ! salvum me fac ; ô Domine ! bene prosperare ; benedictus qui venit in nomine Domini : Comblez, Seigneur, de vos bénédictions celui que le Dieu toutpuissant a envoyé pour régner sur nous.
L’Église en ce jour nous fait lire à la messe la passion du Sauveur, écrite par saint Matthieu. Nous renvoyons aux jours suivants, surtout au vendredi saint, les réflexions qu’on peut faire sur cette histoire si belle et si touchante.
Le Père Croiset – 1888





