Le jeudi saint a été de tout temps pour l’Église un des jours les plus solennels, à cause des grands mystères qu’on y rappelle.

Les Grecs et les autres peuples de l’Orient l’ont nommé, pour cette raison, le jour des mystères. On y célèbre l’humilité et l’abaissement de Jésus-Christ dans le lavement des pieds, son amour incompréhensible dans l’institution de la divine Eucharistie et du sacerdoce sacré de la nouvelle loi ; son oraison mystérieuse, qui fut comme sa première oblation, son agonie sanglante dans le jardin des Oliviers, prélude de sa passion, et sa prise volontaire qui en fut la première scène. Mais l’objet principal de la solennité du jeudi saint, c’est l’institution de la sainte Eucharistie ; cette fête a commencé avec cet auguste sacrement, et l’on peut dire que sa célébration est aussi ancienne que l’Église. Le deuil même et la tristesse de ces jours consacrés à la passion du Sauveur cédèrent, pour ainsi dire, à la jouissance spirituelle qu’inspire un si grand bienfait. L’Église montre sa joie dans la célébration de la messe par la couleur et la magnificence des ornements et par le chant du cantique Gloria in excelsis. La rigueur même du jeûne fut mitigée dès les premiers siècles, et on permettait de prendre le repas après none, comme dans les petits jeûnes ; et, pendant longtemps, il y avait obligation de chômer. Le concile de Trèves, assemblé en 1549, réduisit le jeudi saint au rang des demi-fêtes, où la matinée est destinée au service divin et aux autres services de piété, et l’après-midi au travail. L’usage le plus communément reçu aujourd’hui est de laisser la fête à la dévotion des particuliers, en leur recommandant d’assister à l’office divin et de visiter le soir les stations avec cet esprit de religion et cette dévotion que demande une pratique de piété si sainte et si utile.

Quoiqu’on célébrât autrefois avec la plus grande solennité l’institution de l’adorable Eucharistie, le jeudi saint, l’Église a depuis jugé que cette fête se trouvait trop resserrée dans un jour qui est aussi consacré à la mémoire de la passion du Sauveur. Ce fut donc vers le milieu du treizième siècle qu’elle jugea à propos de transférer la fête particulière du très-saint Sacrement, du jeudi saint au jeudi après l’octave de la Pentecôte, pour la célébrer avec toute la magnificence et la solennité que demande un mystère qui fait notre bonheur, qui renferme la source de toutes les grâces, et qu’on peut appeler le trésor de notre religion. On renvoie à ce jour à parler plus au long de cet adorable mystère.

Le lavement des pieds est une des principales cérémonies du jeudi saint, Jésus-Christ ayant dit à ses disciples que s’il leur lavait les pieds, lui qui était leur Seigneur et leur maître, ils devaient aussi se laver les pieds les uns aux autres, On a toujours pris cet ordre comme un commandement d’humilité et comme une leçon qu’il était à propos d’observer à la lettre. Les premiers chrétiens s’en firent une loi de charité à l’égard des hôtes qu’ils recevaient, et à qui on ne manquait jamais de laver les pieds d’abord après leur arrivée. La même pratique se conserva encore plus religieusement dans les monastères. L’Église, ne voulant pas en laisser perdre l’usage, crut devoir en faire une pratique réglée, qu’elle réserva à ses principaux ministres, comme tenant plus particulièrement la place de Jésus-Christ par leur rang de supériorité. Il fut donc établi que, comme l’abbé ou le prieur lavait les pieds le jeudi saint à tous ses religieux, l’évêque ou le chef du chapitre les laverait à tout le clergé. Bientôt on ne le fit plus qu’à douze, qui était le nombre des Apôtres à qui le Sauveur avait lavé les pieds. Le souverain Pontife, vicaire de Jésus-Christ, a toujours regardé cette sainte cérémonie comme un devoir de religion qui lui était indispensable. Il lave les pieds à douze pauvres prêtres, à chacun desquels il donne ensuite une grosse aumône, et les renvoie aussi touchés d’un si grand exemple que charmés de sa charité. Comme l’action de Jésus-Christ n’était pas un acte inhérent au sacerdoce, les laïques se sont crus autant en droit d’imiter cet exemple d’humilité, que les papes, les évêques et les religieux. Les personnes les plus qualifiées, les rois et les empereurs se sont fait un devoir et un honneur en ce jour de laver les pieds à douze pauvres, de les servir eux-mêmes à table après cette sainte cérémonie et de leur distribuer une riche aumône. Les plus illustres princesses ne le cédaient point en piété et en libéralités aux plus grands princes, et on vit en ce jour des reines et des impératrices, guidées par le même motif, laver les pieds à douze pauvres femmes.

C’est encore l’usage universellement établi dans toute l’Église, de choisir le jeudi saint, c’est-à-dire le jour de l’institution de l’adorable Eucharistie et du sacrifice auguste de notre religion , pour consacrer les saintes huiles qui doivent servir aux onctions saintes. Cette consécration, l’une des plus augustes cérémonies de l’Église, consiste dans trois bénédictions que fait l’évêque. La première est celle de l’huile des infirmes pour le sacrement de l’Extrême-Onction. La seconde est celle du saint chrême pour le sacrement de Baptême, dont l’onction se fait au sommet de la tête ; celui de la Confirmation au front, et celui de l’Ordre, aux mains ; pour d’autres consécrations telles que celles des autels, des églises, et pour le sacre des rois et d’autres personnes. La troisième bénédiction est celle de l’huile des catéchumènes, dont on se sert aussi pour les sacrements du Baptême et de l’Ordre, pour le couronnement des rois et pour d’autres saints usages.

Les Pères les plus voisins du temps des Apôtres font assez connaître que ces bénédictions des saintes huiles et du saint chrême sont de tradition apostolique. « Quelqu’un d’entre vous est-il malade », dit saint Jacques, « qu’il fasse venir les prêtres de l’Église, et qu’ils prient sur lui, en lui faisant l’onction d’huile au nom du Seigneur ». On a toujours regardé l’onction d’huile que les Apôtres employaient du vivant de Notre-Seigneur pour guérir les malades, et dont il est parlé dans saint Marc, comme un prélude et comme la figure du sacrement de l’Extrême-Onction : Ungebant oleo multos ægros et sanabant. Ces trois bénédictions se font à la messe qu’on appelle chrismale. L’huile des infirmes est sans mélange. Le saint chrême est composé d’huile et de baume. Les Grecs modernes, depuis leur schisme, y mêlent plusieurs essences et parfums. À l’égard des cérémonies sacrées dont cette bénédiction ou consécration c’est accompagnée, on peut dire qu’il n’y en a guère dans l’Église qu’on ait voulu faire avec plus d’appareil, soit chez les Latins, soit chez les Grecs. Le concile de Meaux porta un décret, l’an 845, pour défendre à tout évêque de faire le saint chrême en aucun autre jour que la cinquième férie de la grande semaine, qui porta le titre spécial de la cène du Seigneur et de jeudi saint.

Le jeudi saint est encore appelé le jour d’indulgence ou le jeudi absolu, parce que, dans les premiers siècles, on y réconciliait les pécheurs publics, en leur donnant l’absolution de leurs péchés, d’où est venu notre mot vulgaire d’absoute ; ensuite on les admettait dans l’église qu’on leur avait interdite, dès le jour des cendres, après leur avoir imposé une pénitence. Comme dans l’Église on réconciliait en ce jour les pénitents, de même les princes et les rois, dit saint Éloi, délivraient les prisonniers et faisaient grâce : Hac die pænitentibus subvenitur per indulgentiam, purificantur impuri ; judices latronibus parcunt, patescunt carceres, in toto orbe dant indulgentiam criminosis principes. Les autres cérémonies de l’Église, le jeudi saint, se réduisent au silence des cloches, à la visite des églises et à réserver le saint Sacrement pour le lendemain. On sonne toutes les cloches quand on dit Gloria in excelsis, pour rendre cette messe plus solennelle, et on ne les sonne pas pendant ces trois jours pour exprimer la profonde tristesse et le grand deuil de l’Église.

La visite des églises, qu’on fait partout si religieusement le jeudi saint, est une espèce d’amende honorable que les fidèles font à Jésus-Christ, non seulement pour ce qu’il a souffert d’ignominieux et de douloureux durant sa passion au jardin des Oliviers, dans les rues de Jérusalem, chez Caïphe, chez Pilate, chez Hérode et sur le Calvaire, mais encore pour toutes les irrévérences et les sacrilèges commis dans les églises depuis l’institution du divin sacrement. Il est aisé de comprendre avec quel esprit de piété on doit faire ces visites. On réserve une hostie consacrée pour le lendemain, parce que le vendredi saint l’Église n’offre point le saint sacrifice de la messe ; cette cérémonie représente la mort de Jésus-Christ d’une manière sensible, le prêtre consumant par la communion le très-saint Sacrement, qui a été exposé durant vingt-quatre heures à l’adoration des fidèles. Nous ne devons point oublier que l’Eucharistie nous à été laissée pour être un mémorial de la passion de notre divin Sauveur.

L’office de la messe de ce jour rappelle tous ces grands mystères. L’Introït est pris au chapitre sixième de l’épître de saint Paul aux Galates : Nos autem gloriari oportet in cruce Domini nostri Jesu Christi, in quo est salus, vitæ et resurrectio nostra, per quem salvati et liberati sumus : Il nous faut mettre toute notre gloire dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui est notre salut, notre vie, notre résurrection, par qui nous avons été sauvés et rachetés. Deus misereatur nostri, et benedicat nobiès ; illuminet vultum suum super nos, et misereatur nostri : Que Dieu ait compassion de nos misères, et verse ses bénédictions sur nous ; qu’il jette de favorables regards sur tant de pauvres mortels, et qu’il nous fasse sentir les effets de sa miséricorde. Comme c’est par la croix que nous avons été rachetés, ce n’est que dans la croix que nous trouvons la vraie gloire, par la conformité que nous y avons avec Jésus-Christ.

L’Épître de la messe est tirée du onzième chapitre de la première lettre que saint Paul écrivit aux fidèles de Corinthe. Ce passage rappelle l’institution du sacrement de l’Eucharistie par Jésus-Christ dans la dernière cène, et le crime et le châtiment de ceux qui en approchent indignement, Outre ce que les évangélistes ont dit de cette consécration par laquelle Notre Seigneur changea le pain et le vin en son corps et en son sang, pour devenir lui-même la nourriture de nos âmes, saint Paul, écrivant aux Corinthiens, leur fait l’histoire de ce qui se passa dans tout ce grand mystère, selon qu’il témoigne l’avoir appris de Jésus-Christ même. Mais auparavant il leur adresse quelques reproches mérités. Voici ce qui y donna lieu. Dans ces premiers temps de l’Église, les fidèles, soit pour représenter la dernière cène que Jésus-Christ célébra avec ses Apôtres, et à la fin de laquelle il institua l’Eucharistie, soit pour entretenir l’union entre eux et avoir occasion de pratiquer la charité à l’égard des pauvres, faisaient de petits festins auxquels ils donnaient le nom d’agapes, qui est un mot grec qui signifie charité mutuelle, et ils les faisaient dans les lieux où ils s’assemblaient pour la célébration des saints mystères. Les Corinthiens abusaient de cet usage en plus d’une manière : premièrement, ils ne gardaient pas toujours dans ces religieux repas la tempérance et la retenue convenables ; secondement, au lieu de s’attendre les uns les autres et de mettre en commun ce que chacun avait apporté, les premiers venus commençaient d’abord à manger : les riches se séparaient des pauvres, ce qui était contraire à l’esprit et à la fin de ces repas, qui étaient institués pour resserrer les liens de la charité fraternelle. Cette conduite irrégulière des Corinthiens ne pouvait manquer de causer du trouble et d’exciter des murmures ; mais le plus grand mal, c’est qu’en approchant de la sainte table avec de pareilles dispositions, plusieurs se rendaient coupables d’un horrible sacrilège.

Tertullien, dans son Apologétique, explique l’origine de ces religieux festins. Le nom de nos soupers, dit-il, apprend la raison de leur établissement. On leur donne un nom qui signifie en grec charité. Quelque dépense que l’on y fasse, on la regarde comme un gain. C’est un rafraîchissement par lequel on soulage les pauvres ; chacun y mange modestement, et le repas finit par la prière.

Comme ces agapes ou festins de charité se faisaient la nuit pour honorer le souper que Jésus-Christ fit avec ses Apôtres le soir, qui était le commencement du jour de la pâque, cette circonstance de la nuit, jointe à l’apparat somptueux avec lequel les Juifs nouvellement convertis faisaient ce repas pour mieux représenter le festin de la pâque légale, tout cela donna lieu aux païens d’accuser les chrétiens de commettre des impuretés dans ces assemblées nocturnes. Ce mot d’agape, qui signifie amour et charité, fortifiait le soupçon et la calomnie. C’est ce qui obligea l’Église de les abolir entièrement, et aussi à cause de certains abus qui s’y commettaient. Ce fut le concile de Carthage qui les condamna en 397. L’Église, dans la suite des temps, a été obligée, par prudence, d’interdire toutes les assemblées nocturnes, quelque pieuses qu’elles fussent.

Convenientibus vobis in unum, dit l’Apôtre aux Corinthiens, jam non est Dominicam cœnam manducare. De la manière dont se font les agapes dans vos assemblées, sans union et sans charité, ce n’est pas imiter celle cène du Seigneur, à la fin de laquelle il institua le sacrement de l’Eucharistie. Manger la cène du Seigneur ne signifie pas ici recevoir le corps et le sang de Jésus-Christ, mais faire un repas en mémoire et à l’imitation de la cène qu’’il fit avant l’institution du sacrement. Saint Chrysostome croit que la communion précédait les agapes ; mais, selon saint Augustin, les agapes précédaient la communion, et ce dernier sentiment, du moins par rapport aux Corinthiens, paraît plus conforme au texte de l’Apôtre. Certainement, l’abus que l’Église particulière de Corinthe faisait de celle pratique, dès le temps même des Apôtres, montre assez que l’Église universelle a eu raison de la changer. Saint Augustin témoigne que l’usage de communier le jeudi saint, après avoir mangé, était commun en Afrique et en Égypte, à l’exemple de Jésus-Christ, qui institua ce sacrement après le souper de la pâque. Toutefois, le même Père marque que de son temps déjà l’usage universel de l’Église était de communier à jeun. Il est évident, dit-il, que la première de toutes les communions du corps et du sang de Jésus-Christ ne se fit pas à jeun par les Apôtres. On ne doit point pour cela blâmer la sainte-pratique de l’Église, qui veut et ordonne, par respect pour un si grand et si auguste sacrement, qu’on communie avant d’avoir pris aucune espèce d’aliment. Tel est maintenant l’usage universel. Liquido apparet, quando primum acceperunt discipuli corpus et sanguinem Domuni, non eos accepisse jejunos ; numquid tamen propterea calumniandum est universæ Ecclesiæ quod a jejunis semper accipitur ? Ex hoc enim placuit Spiritui Sancto ut in honorem tanti sacramenti, in os christiani prius Dominicum corpus intraret, quam cæteri cibi. Nam ideo per universum orbem mos iste servatur.

Saint Paul reprend donc les Corinthiens de la manière si peu religieuse, scandaleuse même, avec laquelle ils exerçaient une si sainte pratique de piété. Ce n’est plus un repas de charité, lorsque chacun mange ce qu’il a apporté sans en faire part aux autres ; et de là vient que les plus riches font bonne chère, tandis que les pauvres, pour qui ces agapes étaient établies, meurent de faim. Numquid domos non habetis ? Est-ce que vous n’avez pas de maisons pour manger et pour boire ? est-ce pour faire des excès, ou pour insulter à ceux qui n’ont rien à manger, qu’on vous permet de venir prendre ce repas dans l’église ? Quel mépris n’auriez-vous point de cette assemblée des fidèles, dont les pauvres sont membres comme vous, si c’était pour insulter par vos excès à leur indigence, que vous y venez ? On a toujours appelé du nom d’église le lieu où les fidèles s’assemblaient, soit que ce fut une simple salle ou une maison particulière, ou un temple consacré au vrai Dieu. L’église, en cet endroit, peut aussi marquer l’assemblée des fidèles. Que vous dirai-je, que je vous loue, continue l’Apôtre ? Non, certainement, je ne vous loue point. L’usage de ces repas de charité est louable, mais l’abus que vous en faites est criminel. Saint Paul ne prétend pas blâmer ou défendre absolument les agapes ; il veut apprendre aux fidèles à les distinguer des repas ordinaires, et à ne les regarder que comme un moyen établi pour entretenir la charité mutuelle que Jésus-Christ a eu surtout en vue de nous inspirer en instituant le sacrement de l’Eucharistie, qui est par excellence un sacrement d’amour.

Le saint Apôtre ne se contente pas de corriger les abus qui régnaient dans ces assemblées où l’on communiait, il rapporte l’institution de l’adorable Eucharistie, afin de les engager à en approcher avec respect et dans les dispositions que demande le plus auguste de tous les sacrements et le plus redoutable de tous les mystères : Ego enim accepi a Domino quod et tradidi vobis. C’est du Seigneur lui-même, dit-il, que j’ai appris ce que je vous ai aussi enseigné, et que je vous redis ici pour que vous n’en perdiez jamais la mémoire. Ces mots, « ce que je vous ai aussi enseigné », font bien voir que les Apôtres apprenaient bien des choses en particulier aux fidèles sur la religion, qui n’ont pas été toutes écrites, et que nous ne savons d’eux que par tradition. Ce n’est point des hommes, ajoute-t-il, pas même des autres Apôtres que je tiens ce que je vous ai enseigné touchant cet article important de notre foi ; c’est Jésus-Christ lui-même qui me l’a révélé, que la nuit même qu’il devait être livré à la mort, après avoir lavé les pieds à ses Apôtres, pour nous faire comprendre avec quelle pureté, avec quelle innocence on doit approcher de la sainte table, il prit du pain, et rendant des actions de grâces à Dieu son Père pour le miracle permanent qu’il allait opérer, comme il avait fait quand il voulut ressusciter Lazare, il rompit ce pain, et dit : « Prenez et mangez ; ceci est mon corps qui sera livré pour vous » ; c’est-à-dire, c’est réellement ce même corps qui va être livré pour vous à la mort, et qui doit expirer sur la croix dans quelques heures. Prenant ensuite du vin dans une coupe, il dit : « Cette coupe est le testament nouveau par mon sang » ; c’est-à-dire, c’est par ce sang que je fais la nouvelle alliance avec les hommes. De même que l’ancienne alliance fut confirmée par le sang des veaux et des taureaux, ainsi la nouvelle est scellée par mon sang. Il ne se faisait point d’alliance solennelle dans l’ancien Testament, sans effusion de sang et sans sacrifice ; Jésus-Christ veut que l’alliance qu’’il fait avec le peuple nouveau soit cimentée par son propre sang : In meo sanguine. Faites ceci, ajoute le Sauveur, en mémoire de moi toutes les fois que vous le ferez. C’est comme s’il disait : Faites ceci, et souvenez-vous que toutes les fois que vous le ferez, vous ferez réellement la même chose que je viens de faire, mêmes merveilles, mêmes miracles, même victime, puisque la substance du pain et du vin sera détruite ; il n’y restera que l’apparence de l’un et de l’autre, et sous cette apparence se trouvera ce même corps et ce même sang qui va être immolé et répandu pour la rémission des péchés. Saint Paul, après avoir rapporté l’institution de cet adorable mystère, suggère de salutaires réflexions aux Corinthiens et leur fait en même temps des leçons importantes. Souvenez-vous, leur dit-il, que toutes les fois que vous mangerez de ce pain et que vous boirez de ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne. Le sacrifice non sanglant de Jésus-Christ sur nos autels, ne différant que quant à la manière de son sacrifice sanglant sur la croix, il doit rappeler dans l’esprit de ceux qui y participent le souvenir de la mort de Jésus-Christ. Par ces paroles, « jusqu’à ce qu’il vienne », saint Paul nous annonce que le sacrement de l’autel durera jusqu’à la fin du monde. Remarquez que l’Apôtre dit bien : « Toutes les fois que vous mangerez de ce pain »; mais il ne dit pas, et que vous boirez de ce vin, mais, « et que vous boirez de ce calice », parce qu’en effet, après la consécration, il n’y a plus de vin dans le calice, mais du sang ; et s’il appelle toujours le corps de Jésus-Christ du pain, c’est que le Sauveur s’est appelé le pain vivant, le pain de vie : Ego sum panis vivus. (Joan., V1.) « Celui qui mange ce pain-ci, dit-il, vivra éternellement ».

De tout ce que nous venons de dire, continue le saint Apôtre, il est aisé de comprendre quel crime et quel horrible sacrilège c’est de recevoir l’Eucharistie en état de péché. Quiconque mange de ce pain ou boit de cette coupe indignement, n’est pas moins coupable que s’il avait fait mourir Jésus-Christ et qu’il eût répandu son sang : Reus erit corporis et sanguinis Domini. Saint Paul ne dit pas : Qui mangera de ce pain et boira de cette coupe ; mais : Qui mangera de ce pain ou boira de cette coupe, pour montrer qu’il est permis de communier sous une seule espèce, ainsi que l’Église l’a déclaré. Que l’homme donc s’examine soi-même avant d’approcher de la sainte table, et s’il se trouve coupable de quelque péché mortel, quelque contrition qu’il croie avoir, qu’il recoure au sacrement de pénitence avant de communier. C’est la définition du saint concile de Trente, fondée sur la pratique ancienne de l’Église depuis son établissement, et sur le témoignage constant des saints Pères dans tous les siècles. Saint Paul ajoute qu’il n’est pas surpris s’il y a parmi eux tant de maladies et même de morts subites ; ce sont souvent la punition des communions sacrilèges. Si nous nous jugions nous-mêmes sans miséricorde, nous ne serions pas jugés, c’est-à-dire, nous ne serions pas punis de la sorte comme profanateurs du sang de Jésus-Christ.

L’Évangile de la messe ne contient que la cérémonie du lavement des pieds, qui, selon les interprètes, fut une préparation à la communion.

Le premier jour des azymes, c’est-à-dire des pains sans levain, auquel on devait immoler l’agneau pascal (ce jour commençait au coucher du soleil), Jésus-Christ, dit saint Jean, s’étant rendu à Jérusalem sur le soir, fit la cène avec ses Apôtres, selon que la loi le prescrivait. On distingue comme deux soupers dans cette cérémonie légale : le premier, où l’on ne servait que l’agneau pascal qui devait être mangé avec les prescriptions de la loi ; le second, qui était un souper ordinaire, où il était permis de servir et de manger ce qu’on voulait, l’agneau pascal n’étant pas communément suffisant pour rassasier une famille entière. Ce fut donc après la cène légale que Jésus-Christ, sachant que son temps était venu pour passer de ce monde à son Père, voulut nous donner, à la fin de sa vie temporelle, une marque de son amour qui surpassât toutes celles qu’il nous avait prodiguées jusqu’alors ; là il se lève seul de table, et ayant quitté sa robe, il prend un linge qu’il met devant lui ; il verse ensuite de l’eau dans un bassin et commence à laver les pieds de ses disciples, qu’il essuie avec le linge qui lui servait de tablier. Après quoi, il se remit à table pour le souper ordinaire ; et ce fut sur la fin de ce dernier souper qu’il institua le sacrement de l’Eucharistie et le sacerdoce de la loi nouvelle. L’évangéliste dit que, quand le Sauveur vint à saint Pierre, cet Apôtre, frappé de voir son divin Maître à ses pieds, lui dit avec son ingénuité ordinaire : Quoi ! Seigneur, , vous me laverez les pieds, à moi qui suis un homme de rien, et qui ne suis pas digne d’être au nombre de vos disciples ? Non, mon divin Maître, je ne le souffrirai jamais. Le Sauveur fut bien aise de le trouver dans ces sentiments d’humilité ; mais il lui dit que cette cérémonie était un mystère qu’il ne comprenait pas, et qu’il comprendrait par la suite, et que, s’il ne se laissait laver les pieds, il n’aurait point de part à son royaume, Cette menace l’effraya et lui fit dire : Si ce n’est assez de mes pieds, je suis prêt à me laisser laver et les mains et la tête. Jésus-Christ, disent les Pères, voulait faire comprendre à saint Pierre et à tous ses disciples avec quelle pureté il faut approcher du mystère de l’Eucharistie. Plusieurs croient que le lavement des pieds était la figure du sacrement de la pénitence ; ce que saint Pierre ne comprenait pas alors. Le Fils de Dieu répondant à ce que cet Apôtre lui avait dit, qu’il était prêt à se laisser laver les mains et la tête : Celui qui sort du bain, lui dit-il, n’a besoin que de se laver les pieds pour nettoyer la poussière qu’il a pu contracter en marchant ; aussi êtes-vous nets, mais non pas tous, marquant par là que les Apôtres, à l’exception de Judas, n’étaient coupables d’aucun péché grief et qu’ils n’avaient besoin que d’être purifiés de leurs imperfections et de quelques fautes légères. Certainement, Jésus-Christ aux pieds de Judas est un spectacle bien touchant et un acte d’humilité qui frappe ; mais Judas, insensible en voyant Jésus-Christ à ses pieds, est un exemple qui doit faire trembler. Après que le Sauveur leur eut lavé les pieds et qu’il eut repris sa robe, il se remit à table et leur dit : Comprenez-vous bien ce que j’ai fait à votre égard ? Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis, Si donc moi étant Seigneur et Maître, je vous ai lavé les pieds, aurez-vous de la peine à vous humilier les uns à l’égard des autres, et ambitionnerez-vous les premières places comme vous faisiez ? Qu’il n’y ait donc plus parmi vous de contestation pour le premier rang ; que l’exemple que je viens de vous donner soit pour vous une leçon efficace ; et souvenez-vous de celle que je vous ai si souvent faite, que quiconque s’humilie sera élevé. L’Église, pour honorer aujourd’hui l’institution de l’Eucharistie et celle du sacerdoce, veut que, pour imiter ce que fit Jésus-Christ, le souverain Pasteur, tous les prêtres communient à la messe, de la main de leur prélat ou de leur curé, et les religieux, de la main de leur supérieur. Cette communion est toujours solennelle ; on ne donne point la paix à cette messe, à cause que ce fut en ce jour que Judas livra Jésus-Christ par un baiser sacrilège.

Le Père Croiset – 1888

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