Le vendredi saint, qu’on nomme aussi par excellence le grand vendredi, à cause de l’auguste mystère de notre rédemption dont l’Église fait en ce jour l’anniversaire, a été regardé de tout temps comme le plus saint, le plus auguste et le plus vénérable de tous les jours, et celui que les chrétiens ont célébré avec le plus de religion et avec une dévotion plus sensible.

C’est le grand jour des miséricordes du Seigneur, puisque c’est celui où ce divin Sauveur a voulu, par un excès d’amour incompréhensible à tout esprit créé, souffrir les plus cruels supplices et expirer ignominieusement sur la croix, afin, dit le texte sacré, que nous fussions guéris par ses plaies, lavés dans son sang, justifiés par l’arrêt de sa condamnation, et que nous trouvassions dans sa mort le principe de notre vie. C’est le grand jour des expiations, puisque c’est celui où Jésus-Christ a expié par son sang tous les péchés des hommes : Anima quæ afflicta non fuerit die hoc, peribit de populis suis. Tout homme qui ne serait point affligé en ce jour d’expiation, disait le Seigneur, périra du milieu de son peuple. Dieu voulait qu’au jour destiné pour les expiations, chacun prît des sentiments de douleur, et sil y avait une âme assez endurcie pour ne pas entrer dans l’affliction commune, il ordonnait qu’elle fût exterminée et qu’on ne la comptât plus parmi son peuple. C’est ici le grand jour des expiations ; Dieu n’a-t-il pas droit de dire : Anima quæ afflicia non fuerit die hoc, peribit ? Et tandis que l’amour le rend si sensible à nos intérêts, que serait-ce si nous devenions insensibles à ses souffrances ? Ne serait-ce point une marque de réprobation que cette déplorable indifférence ? Il n’est, dans l’année, aucun jour plus respectable et plus distingué que le vendredi saint. Sa célébrité est née avec l’Église. Tout le monde convient que les Apôtres ont institué les fêtes dont les mystères s’étaient passés sous leurs yeux. Et c’est avec raison que saint Augustin assure que la fête du vendredi saint a précédé toutes les autres ? On peut dire aussi que l’Église, pour honorer ce grand jour et l’auguste mystère qu’on y célèbre, a consacré tous les vendredi de l’année pour en être l’octave perpétuelle, comme tous les dimanches sont l’octave du mystère de la résurrection du saint jour de Pâques. Dans cet esprit, les princes chrétiens, défendant la plaidoirie et les procédures le vendredi saint par respect pour la passion du Sauveur, ont voulu, dans certain temps, que cet usage s’étendit à tous les vendredis de l’année.

Ce jour est la double époque et de la fin de l’ancienne alliance et du commencement de la nouvelle. La mort de Jésus-Christ a été la naissance de l’Église et la sépulture de la synagogue ; et son sang, comme un déluge de bénédictions célestes, a renouvelé toute la terre en suscitant un nouveau peuple de Dieu et réprouvant l’ancien. Ce jour est appelé parasceve, mot grec qui signifie préparation, parce que le sixième jour de la semaine les Juifs préparaient tout ce qui était nécessaire pour célébrer le sabbat. Chez les Grecs, le vendredi saint est appelé Pâque staurosime, c’est-à-dire de Jésus crucifié, et le dimanche suivant Pâque anastasime, c’est-à-dire de Jésus ressuscité. Cette fête a toujours été solennisée par des pleurs, le deuil et la pénitence ; et quelque adoucissement qui se soit introduit dans la suite des temps dans l’observation du Carême, rien n’a altéré la rigueur du jeûne du vendredi saint ; c’est proprement le seul jour où l’on observe, surtout dans les maisons religieuses, la xérophagie, c’est-à-dire le jeûne réduit aux fruits secs ou aux racines, et plusieurs même le font aujourd’hui au pain et à l’eau.

C’est depuis les Apôtres qu’il n’y a point de messe en ce jour. Le grand deuil de l’Église et la mort du Sauveur ne permettent pas d’offrir le divin sacrifice. Avant qu’on avançât l’office de la nuit de Pâques jusqu’au samedi, pour la même raison il n’y en avait point non plus ce jour-là. Hoc biduo, dit le pape Innocent Ier, sacramenta non celebrantur. Le quatrième concile de Tolède, en 633, dit que le vendredi saint on fermait, en Espagne, toutes les portes des temples, pour marquer la profonde tristesse et l’affliction où l’Église était plongée ; il ordonne cependant de célébrer l’office et d’y prêcher la passion. Anciennement, le clergé et le peuple communiaient le vendredi saint ; cet usage ne s’observe plus aujourd’hui que dans quelques anciennes abbayes.

L’office de ce jour, qu’on a substitué à la messe, est un des plus augustes et des plus touchants ; tout y inspire la componction, la dévotion et une religieuse tristesse ; l’esprit du mystère et de la religion s’y montre dans toutes les cérémonies et dans toutes les prières qui le composent, et tout rappelle que ce jour est celui de la mort d’un Dieu dont l’Église fait, pour ainsi dire, les obsèques.

On étend sur l’autel une simple nappe, qui est l’image du suaire dont le corps du Sauveur fut enveloppé après qu’on l’eut descendu de la croix. Le prêtre, prosterné la face contre terre, témoigne par cette posture l’amertume où son cœur est plongé, amertume qui doit être commune en ce jour à tous les fidèles. Il commence par lire deux Épîtres ; l’une est du prophète Osée, et l’autre est tirée de l’endroit de l’Exode, où Moïse décrit la cérémonie de l’agneau pascal, figure de Jésus-Christ immolé pour tous les hommes. L’agneau pascal fut suivi de la fin de la servitude où les Israélites vivaient en Égypte ; la mort de Jésus-Christ nous a affranchis de la servitude du péché.

Il n’y a pas de prophétie plus claire et plus précise de la mort, de la résurrection du Sauveur et de l’établissement de l’Église, que celle du prophète Osée qui fait le sujet de la première épître de ce jour. Hæc dicit Dominus : Voici ce que dit le Seigneur. In tribulatione sua mane consurgent ad me : Dans l’excès de leur affliction, ils se hâteront d’avoir recours à moi. Venez, diront-ils, retournons au Seigneur: Venite et revertamur ad Dominum. Il nous a châtiés à cause de nos péchés, espérons qu’il nous fera miséricorde ; c’est sa justice qui nous a blessés, ce sera sa bonté qui nous guérira : Ipse cœpit et sanabit nos, percutiet et curabit nos. Selon le sens allégorique, c’est tout le genre humain qui, par le péché, s’est attiré ce déluge de maux qui, pendant plus de quatre mille ans a inondé toute la terre, et il ne pouvait être délivré de la servitude du péché que par celui qui l’y avait condamné. Il fallait donc le sang d’un Homme-Dieu pour guérir toutes les plaies de l’homme, et le Prophète annonce à la terre ce bonheur qui s’est vérifié par le mystère que nous célébrons. Ce divin Sauveur nous rendra la vie dans deux jours, dit-il, et le troisième il nous ressuscitera, et désormais nous vivrons sous ses yeux ; il ne nous regardera plus que d’un œil favorable ; il sera notre Dieu et nous serons son peuple. Nous saurons alors, par une foi vive, qui il est, et nous le suivrons avec empressement, avec fidélité, le reconnaissant tous les jours davantage. Il se communiquera à nous, non pas au milieu des foudres et des tonnerres comme le mont Sinaï, mais comme une douce rosée du printemps ou une pluie féconde de l’automne, qui ne tombent sur la terre que pour la rendre fertile en leurs et en fruits; son lever sera semblable à celui de l’aurore qui inspire la joie : Vivificabit nos post duos dies, in die tertia suscitabit nos. Cette prophétie, prise dans son sens propre et littéral, ne s’est jamais exécutée dans la rigueur chez le peuple hébreu, disent les interprètes. Inutilement chercherait-on dans l’histoire ces deux jours après lesquels il devait recevoir la nouvelle vie, et ce troisième où il devait ressusciter. Osée, par ces paroles, désignait de la manière la plus expresse la résurrection de Jésus-Christ, qui, comme dit saint Paul, nous a rendu la vie lorsque nous étions morts par nos péchés : Cum essemus mortui peccatis, convificavit nos in Christo (Eph., XXI) ; et qui nous a ressuscités avec lui et nous a fait prendre place au ciel en sa personne : Conresuscitavit et consedere fecit in cælestibus (1 Cor., XV). C’est à cet endroit du Prophète que l’Apôtre fait allusion, lorsqu’il dit que le Sauveur est ressuscité le troisième jour, conformément aux Écritures : Quia Christus resurrexit tertia die secundum Scripturas.

Quid faciam tibi, Ephraïm ? quid faciam tibi, Juda ? La Judée était divisée, depuis la mort de Salomon, en deux royaumes, celui de Juda qui ne comprenait que deux tribus, et le royaume d’Israël qui comprenait les dix autres, et parce que Jéroboam, le premier roi des dix tribus, était de la tribu d’Ephraïm. Sous ce nom et celui de Juda, on entend tous les Juifs, à qui Dieu dit par son Prophète : Que pouvez-vous me demander de plus que ce que je viens de faire ? Comme s’il disait : La mort du Messie doit mettre fin à votre captivité, et sa résurrection doit vous donner une nouvelle vie ; quelle plus grande merveille pouvez-vous attendre de ma bonté ? Si je n’avais eu égard qu’à vos prières, qu’à vos œuvres de charité si peu constantes, qu’à votre pénitence si légère, je n’eusse jamais porté si loin pour vous ma compassion et ma miséricorde ; c’est à ma seule bonté que vous devez une si grande merveille : Misericordia vestra quasi nubes matutina, et quasi ros mane pertransiens. J’ai eu beau vous menacer par mes prophètes et vous prédire tous les maux dont j’avais résolu de punir vos impiétés, vous n’êtes pas devenus moins indociles. Apprenez, peuple ingrat, que je préfère le sacrifice du cœur et la charité à tous vos sacrifices, et que la connaissance de Dieu qu’on a par la foi m’est plus agréable que tous les holocaustes que vous pourriez m’offrir : quia misericordiam volui, et non sacrificium, et scientiam Dei plus quam holocausta.

La seconde Épître est tirée de l’Exode. Les Israélites gémissaient depuis longtemps sous l’oppression des Égyptiens, lorsque Dieu touché de leurs cris envoya Moïse ordonner de sa part au roi Pharaon de rendre la liberté à son peuple. Moïse, accompagné d’Aaron, son frère, se présenta devant le roi, lui déclara l’ordre de Dieu, et sur le refus que ce prince fit de lui obéir, il le frappa, lui et son royaume, de plusieurs fléaux, selon le pouvoir qu’il en avait reçu du Seigneur. Pharaon s’opiniâtra à ne point laisser aller les Israélites ; mais Dieu, avant que de porter le dernier coup qui devait rompre leurs chaînes et les délivrer de cette longue captivité, leur fit dire par Moïse qu’ils eussent à se disposer à célébrer la pâque, c’est-à-dire le passage du Seigneur. Cette Épître contient ce que Dieu lui ordonna touchant cette célèbre cérémonie.

Le mois où vous êtes, leur dit-il, sera désormais pour vous le premier mois de l’année. C’était vers l’équinoxe du printemps, et l’on y fixa depuis le commencement de l’année sainte ; car chez les Hébreux l’année civile commençait toujours vers l’équinoxe de l’automne, comme chez les Égyptiens. Au dixième jour de ce mois, dit le Seigneur, chacun prendra un agneau pour sa famille, et si sa famille n’’est pas assez nombreuse pour manger un agneau, on assemblera ou de la parenté ou du voisinage un nombre suffisant de personnes pour cette cérémonie. Ce nombre fut déterminé pour le moins à dix. Il faut que l’agneau pascal n’ait qu’un an, qu’il soit sans défaut et sans tache. Le terme hébreu signifie parfait. Les Apôtres et les Pères de l’Église nous font remarquer les ressemblances de l’agneau pascal avec Jésus-Christ, qui est le seul agneau sans tache immolé pour nous sur la croix, qui par son sang nous a délivrés de la servitude du péché, nous a mis à couvert de l’ange exterminateur, et sert encore tous les jours de nourriture à tous les fidèles dans le sacrement de l’Eucharistie. Vous le garderez, continue le Seigneur, jusqu’au quatorzième jour de ce mois : c’était le mois nommé Nisan, qui répond à notre mois de mars ; et toute la multitude des enfants d’Israël l’immolera au soir. Cette immolation de l’agneau pascal était la figure du sacrifice sanglant du Sauveur du monde. On prendra de son sang, ajoute le Seigneur, et on en mettra sur l’un et l’autre poteau, c’est-à-dire, aux deux côtés et au haut des portes des maisons où ils le mangeront, afin que l’ange qui devait faire mourir les aînés des Égyptiens n’entrât point dans les maisons qui auraient cette marque. Ce n’est pas, disent les Pères, que les anges eussent besoin de ce signe pour distinguer les maisons des Hébreux ; mais il était nécessaire de faire comprendre par quelque chose de sensible, à ce peuple grossier, la protection spéciale que Dieu donnait à leurs familles. Saint Jérôme semble dire qu’on formait une croix avec ce sang ; ce qu’il y a de certain, c’est que le sang de l’agneau pascal était la figure et le symbole du sang de Jésus-Christ, qui nous délivre bien plus efficacement de la puissance de l’ange exterminateur, et qui, nous mettant à couvert de la colère de Dieu, nous rend des sujets dignes de sa miséricorde. Vous ferez rôtir cet agneau, continue le Seigneur, vous n’en mangerez rien de cru ni rien de cuit dans l’eau, mais seulement rôti au feu ; vous mangerez la tête, les pieds et les intestins : tout doit être consumé cette nuit-là, et vous n’en réserverez rien pour le lendemain, et s’il en reste quelque chose, on le brûlera, on le réduira en cendre pour en empêcher la profanation. Vous le mangerez avec des pains sans levain et des laitues sauvages. En le mangeant, vous aurez les reins ceints, les pieds chaussés, le bâton à la main comme des voyageurs prêts à partir, et vous le mangerez à la hâte ; car c’est la pâque, c’est-à-dire le passage du Seigneur. Tout est plein de mystères dans cette célèbre cérémonie ; et il n’y eut jamais une figure de Jésus-Christ immolé pour nous sur la croix plus expresse et plus significative. Est enim Phase (id est transitus) Domani. C’est le passage que le Seigneur a fait faire à son peuple de la captivité où il vivait à un état libre ; de l’Égypte dans la terre de promission. Il est clair que cette délivrance miraculeuse des Juifs n’était que la figure de la délivrance du genre humain, de la servitude du péché par la mort de Jésus-Christ. Le sang de l’agneau pascal préserva les Hébreux du carnage qui fut fait cette nuit même dans les maisons des Égyptiens : c’est le sang de Jésus-Christ, dit saint Paul, qui nous a délivrés de la colère de son Père. Il est, selon saint Pierre, l’agneau sans tache et sans souillure, dont le sang nous a sauvés. Lui-même, pour accomplir en sa personne ce qui avait été prédit de lui sous le type de l’agneau pascal, alla à Jérusalem se mettre entre les mains de ses ennemis le dixième jour de la lune, c’est-à-dire, le même jour qu’on devait, selon la loi, se fournir d’un agneau. Il fut immolé le quatorzième jour, et il expira sur la croix à la même heure que se commençait ce jour-là même l’immolation de l’agneau pascal. On ne lui rompit point les jambes comme on avait coutume de faire à tous ceux qui étaient crucifiés ; et cela se fit, dit saint Jean, afin que l’Écriture s’accomplît, qui défendait de briser aucun os de l’agneau pascal : Nec os illius confringetis. (Exod., XII.) On mangeait l’agneau pascal, pour se souvenir, dit l’Écriture, du passage du Seigneur. Nous mangeons Jésus-Christ après l’avoir offert à son Père au sacrifice de la messe, qui est la continuation réelle du sacrifice de Jésus-Christ sur la croix. Le pain sans levain, c’est-à-dire insipide, et les laitues sauvages et amères avec lesquels l’on mangeait l’agneau pascal, font assez comprendre que la mortification doit toujours accompagner et la sainte communion et la célébration du divin sacrifice : c’est un des fruits du souvenir et de la célébration du mystère douloureux de sa passion.

On lit, après ces deux Épîtres, l’histoire de la passion selon saint Jean ; cet Apôtre, ayant été témoin de tout ce qui s’y était passé, assure qu’il dit la vérité, et qu’on doit en croire à son témoignage : Et qui vidit testimonium perhibuit, et verum est testimonium ejus.

Tout est frappant, mais tout est incompréhensible dans la passion de Jésus-Christ, la rage et l’inhumanité des Juifs aussi bien que l’amour et la patience du Sauveur. Qui n’eût pensé que la seule vue de l’étal affreux où l’avait réduit la plus barbare des flagellations eût dû assouvir la rage et la fureur de ce peuple cruel contre cet Homme-Dieu qui ne leur avait fait que du bien, et qui en leur faveur avait opéré tant de merveilles ? Cependant ce pitoyable objet ne fait qu’irriter leur cruauté ; ce sang qui coule de toutes parts allume encore plus leur rage. Le Sauveur n’a pas plus tôt été condamné à la mort contre toute justice, que chacun veut avoir part à l’exécution de cet inique arrêt. Avec quelle barbarie ces furieux se jettent-ils sur ce divin agneau ! On le dépouille : le sang tenait collée à son corps la robe rouge dont on l’avait revêtu par moquerie. On tire avec violence cette robe, et avec elle on emporte sa chair par lambeaux ; on lui rend ses habits, afin qu’il soit moins méconnaissable; et quelque affaibli, quelque épuisé qu’il soit, on le charge de sa croix sous le poids de laquelle il succombe.

Tout est extraordinaire dans la passion de Jésus-Christ. Qui s’est jamais avisé, si barbare fût-il, de faire porter à un criminel l’instrument de son supplice ? Qui eût jamais osé charger d’un si pesant fardeau un homme épuisé par tant de tourments, dont un seul était plus que suffisant pour lui ôter la vie ? Mais quelque faible, quelque abattu que soit le Sauveur, il consenti à porter sa croix, pour nous faire voir la nécessité indispensable que nous avons tous de porter la nôtre : n’étaient-ce point toutes les nôtres qu’il portait lui seul ? Jésus sort de Jérusalem chargé de sa croix ; il plie, il tombe sur ses genoux à chaque pas ; il lui faut un nouveau miracle pour ne pas expirer sous ce fardeau. On aurait eu pitié d’une bête de charge pliant sous le faix ; mais pour Jésus-Christ on n’a ni compassion, ni senti ment d’humanité ; plus on le voit souffrir, plus on est acharné à lui procurer de nouvelles souffrances. Jésus arrive enfin au lieu destiné à servir d’autel au plus saint de tous les sacrifices. On le dépouille pour la seconde fois, et en tirant avec violence ses habits, on rouvre de nouveau toutes ses plaies. On l’étend sur la croix, et, par un excès de cruauté presque inconnu jusqu’alors aux plus cruels tyrans, on lui perce les pieds et les mains avec de gros clous, qu’on fait entrer à grands coups de marteau jusque dans la croix qui le porte. Ô Dieu ! il ne faut que déchirer un nerf pour causer d’horribles convulsions ! Quel concours d’affreuses et vives douleurs lorsqu’avec ces énormes clous on fend, on déchire, on perce ces pieds et ces mains qui ne sont qu’un tissu de nerfs, de muscles, de veines et d’artères ! Concevons, s’il est possible, ce que Jésus-Christ souffre; mais quel tourment, ô mon Dieu ! quel horrible supplice, lorsqu’on lève cette croix et qu’on la laisse tomber lourdement dans le trou creusé pour la recevoir ! Quelle douloureuse secousse à ce corps que son poids entraîne, et qui cependant demeure suspendu par ses plaies ! Oh ! qu’il est vrai de dire que mourir sur la croix, c’est mourir autant de fois qu’on y vit de moments ! et cependant Jésus-Christ passe trois heures dans ce cruel état ! Ce fut alors, comme dit saint Paul, que le Sauveur des hommes étant attaché à la croix, y attacha avec lui la cédule de notre condamnation pour l’effacer de son sang, et qu’en même temps il désarma les puissances et les principautés, emportant leurs dépouilles, triomphant d’elles en sa personne à la vue de tout le monde : Delens quod adversus nos erat chirographum decreti quod erat contrarium nobis, affigens illud cruci. (Colos., II.)

Mais, du moins, fut-il alors plaint de cette multitude qui était accourue à ce spectacle ? Nullement. À peine le Sauveur est élevé à la vue de tout ce peuple, qu’il est insulté, chargé d’opprobres et d’outrages ; on n’épargne ni malédictions, ni blasphèmes. Quel patient s’est jamais vu chargé d’imprécations et d’injures sur le gibet où il expire ? Si tout est inouï et incroyable à la mort du Sauveur, sa douceur, sa patience et sa charité sont au-dessus de toute expression. Il prie son Père pour ceux qui le font mourir ; il meurt pour eux, et c’est pour eux qu’’il demande miséricorde. C’est un Dieu qui souffre et qui meurt, mais qui souffre et qui meurt en Dieu. Une résignation si merveilleuse et une si grande charité touchent un des criminels qui mouraient à ses côtés. Heureuse conversion, mais conversion effrayante ! Eh quoi ! Seigneur, le jour de vos grandes miséricordes, lors même que vous mourez pour l’expiation de tous les crimes et pour le salut de tous les hommes, de deux pécheurs qui avaient différé jusqu’à la mort de se convertir, tous deux à vos côtés, tous deux teints du sang qui coulait de vos plaies, il n’y en a qu’un qui se repent, il n’y en a qu’un qui soit sauvé. Ô mon Dieu ! qui peut différer jusqu’à la mort sa pénitence, et se flatter de mourir converti ?

La sainte Vierge avait trop de part à ce grand sacrifice, et elle aimait son cher Fils avec trop de tendresse pour l’abandonner dans cette extrémité. Qui peut concevoir la douleur du Fils et de la Mère dans cette cruelle circonstance ? C’est là que la prédiction de Siméon est vérifiée, et que Marie a l’âme transpercée d’un glaive qui lui fait endurer un supplice plus amer que la mort. Enfin au milieu des souffrances, des humiliations, des opprobres dont il est rassasié, le Sauveur, voyant que les arrêts du ciel sont exécutés, les oracles des Prophètes vérifiés, le grand ouvrage de la rédemption accompli, toutes les dettes des hommes payées à la justice divine, et son amour extrême satisfait, il dit d’une voix mourante : Tout est consommé ; et en même temps baissant la tête, pour achever son sacrifice, il mit son âme comme un dépôt entre les mains de son Père, en lui disant : Mon Père, je remets mon âme entre vos mains ; et il expire. Il se fit alors un tremblement de terre universel. Le voile qui séparait les deux parties du temple se déchira par le milieu. Ce voile qui se déchire signifie assez clairement que les figures de la loi ancienne sont accomplies, que le ciel nous est ouvert par la mort de Jésus-Christ ; que les ombres de la loi sont dissipées ; que l’ancienne alliance avec le peuple juif est rompue par ce déicide ; que l’intelligence des plus grands mystères de la religion va être donnée au peuple chrétien par les lumières de la foi. Saint Ephrem dit que l’on vit en même temps une colombe sortir du fond du sanctuaire, comme pour annoncer que l’Esprit-Saint abandonnait un temple où Dieu ne devait plus être adoré en esprit et en vérité. Plusieurs tombeaux s’ouvrirent ; mais les corps ne ressuscitèrent qu’après Jésus-Christ, qui le premier devait ressusciter d’entre les morts : Primogenitus ex mortuis ; et l’on croit qu’ils montèrent au ciel en corps et en âme avec lui. À la vue de tant de merveilles, les cœurs les plus endurcis se laissèrent toucher, et s’amollirent. Les Juifs se retirèrent en se frappant la poitrine, et détestant leur endurcissement et leur erreur ; et le centurion, c’est-à-dire l’officier qui était resté avec quelques soldats pour empêcher qu’on enlevât le corps de Jésus, selon l’ordre qu’il en avait reçu, frappé de ce spectacle, s’écria : Vere filius Dei erat iste : Cet homme était vraiment le Fils de Dieu.

Eh ! Seigneur, que je vous coûte cher ! à quel prix avez-vous racheté mon âme ? Ô mon divin Sauveur ! puis-je vous voir sur cette croix et ne pas mêler mes larmes avec votre sang ? puis-je me souvenir que ce sont mes péchés qui vous y ont attaché, et n’avoir qu’une faible douleur de mes fautes ? Les cœurs les plus durs se sont enfin amollis à votre mort ; n’y aura-t-il donc que le mien qui restera insensible ? Non, mon Jésus, je sens déjà l’effet de votre grâce ; il est bien temps que je cède à tant de souffrances et à tant d’amour. Souvenez-vous que vous avez promis que, quand vous seriez élevé sur la croix, vous attireriez tout à vous : me voici, Seigneur, prêt à vous suivre ; accomplissez en moi votre parole, ce cœur ne vous résistera plus ; vous êtes mort pour moi, il est bien juste que du moins je ne vive plus que pour vous.

Tout est plein de mystère dans l’histoire de la passion, et il n’y a point de circonstances qui ne renferment quelque importante et salutaire instruction. On va tâcher de donner ici le sens moral ou allégorique de certains endroits de cette histoire sacrée, selon l’explication des saints Pères et des plus savants interprètes : pour ne pas interrompre le fil de la narration, on a renvoyé ici ces cours et utiles développements.

Quoique l’Âme de Jésus-Christ jouit continuellement de la béatitude, et vit Dieu intuitivement, cette vision béatifique n’empêcha pas qu’il ne ressentit véritablement cette tristesse excessive, cette crainte et cet ennui mortel dont parlent les Évangélistes. Tous ces mouvements étaient libres, et il les faisait naître lui-même : mais il en voulut sentir toute la rigueur, réservant tout adoucissement pour ceux qui devaient dans la suite souffrir pour l’amour de lui.

Quand le Sauveur dit à son Père, que, s’il était possible, ce calice passât loin de lui, il n’ignorait point que sa mort était résolue dans les décrets éternels de Dieu, il y avait souscrit lui-même volontairement : il ne s’en repent point ; la volonté humaine n’est point ici opposée à la volonté divine. Il laisse seulement paraître la répugnance que tout homme a naturellement des souffrances, et qu’il sentit plus vivement que tout autre ; sa sueur, comme de gouttes de sang coulant jusqu’à terre, en est une grande preuve, et cette cruelle agonie prévient le doute qu’on pouvait avoir, si sa nature divine n’avait pas ôté tout sentiment de douleur à sa nature humaine.

Saint Pierre, voyant qu’on saisissait son divin maître et qu’on le liait, se laissant aller à son naturel bouillant et à l’ardeur de son zèle, se saisit d’une épée pour le défendre et voulut frapper un des domestiques du grand prêtre, nommé Malchus. Celui-ci, esquivant le coup, eut l’oreille coupée ; mais il fut guéri à l’instant par le Sauveur, qui reprit sévèrement saint Pierre d’un zèle mal entendu. Jésus-Christ n’avait pas appris à ses Apôtres à se servir des armes, lui qui leur défendait même de porter des bâtons. Ce fut pour avoir mal interprété les paroles du Sauveur, et pour n’être pas entré dans sa pensée, qu’arriva cette aventure.

Jésus-Christ, après avoir fait souvenir ses Apôtres que pendant qu’il a été avec eux rien ne leur a manqué, qu’ils ont été bien reçus partout, et qu’ils ont eu fort peu à souffrir, les avait avertis que leur temps était venu qu’ils mangeraient de tout, et qu’ils seraient persécutés de tout le monde. Pour leur faire comprendre cet état de persécution où ils vont se trouver, il se sert à son ordinaire d’une manière de parler allégorique et figurée ; il leur représente ce qui arrive dans un temps de disette et de guerre. Alors on fait provision de vivres et d’argent, et l’on ne marche pas sans armes. Quand je vous ai envoyés, leur dit-il, sans bourse, sans sac et sans souliers, avez-vous manqué de quelque chose ? De rien, lui dirent-ils. Mais voici le moment où il va vous arriver ce qui arrive en un temps de disette et de guerre, où l’on remplit sa bourse d’argent pour faire des provisions ; où, si l’on manque de sacs, on en cherche pour les remplir de grains ; où on vend jusqu’à son manteau pour en acheter une épée afin de se défendre. Pour vous, vous allez vous trouver bientôt dans des temps aussi fâcheux ; vous auriez besoin des mêmes précautions, si votre ressource n’était que dans les secours humains ; mais c’est moi qui serai tout votre appui et votre unique recours ; et aussi vous n’avez pas besoin de faire les mêmes préparatifs contre ces temps de persécution. Jésus-Christ ne fait donc pas ici un commandement à ses disciples de se pourvoir d’armes et d’argent ; il les avertit seulement des misères et des dangers auxquels ils seront exposés dans la suite. Les Apôtres, n’étant pas entrés dans la pensée du Sauveur, prirent trop à la lettre ce qu’il venait de leur dire ; c’est ce qui leur fit répondre qu’ils avaient trouvé deux épées. Le Fils de Dieu, connaissant qu’ils n’auraient l’intelligence de ces vérités qu’après sa résurrection, ne jugea pas à propos de leur donner un plus grand éclaircissement, dont ils n’étaient pas encore capables ; il se contenta de leur dire : C’est assez. Vous comprendrez dans quelque temps que les seules armes dont vous devrez vous servir dans les persécutions sont la douceur, la confiance en moi et la patience.

Après toutes les humiliations auxquelles le Sauveur s’est volontairement livré, on ne doit pas être surpris qu’il ait bien voulu recevoir de la consolation d’un ange. Il se proposait d’apprendre à tous les fidèles, par son exemple, à vaincre leurs répugnances, et à attendre de Dieu tout secours dans leurs peines. Il ne les ignore pas, ces peines, et il est attentif à nous secourir. Il est prêt à nous envoyer ses anges pour qu’’ils remplissent à notre égard le même office que celui qui vint le consoler durant sa tristesse mortelle.

Le Sauveur, voulant nous faire comprendre dans quelle amertume et dans quel excès de douleurs il était plongé, s’écria un moment avant que d’expirer : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous délaissé ? Cette plainte n’est ni l’effet de la défiance, ni une doléance de l’injustice de son châtiment : ce serait un blasphème de dire que le Sauveur s’est plaint à son Père de l’avoir traité si cruellement, lui qui était l’innocence même. Jésus-Christ n’a rien souffert qu’il ne l’ait souffert volontairement. Il s’était chargé librement de nos péchés, il en a voulu subir librement toute la peine : Qui proposito sibi gaudio sustinuit crucem. C’est bien de son propre choix qu’il a préféré la mort la plus douloureuse et la plus ignominieuse, à une vie douce et à une délicieuse prospérité. Ces paroles sont un témoignage des douleurs excessives dans lesquelles il expirait en satisfaction de nos péchés. Il voulait déclarer lui-même l’excès des tourments qu’il souffrait, et dont la rigueur n’était adoucie par aucun miracle, pour nous faire mieux comprendre la sévérité des jugements de Dieu et ce que lui coûtait l’ouvrage de notre rédemption. On peut dire encore que c’est ici plutôt une prière qu’une plainte que Jésus-Christ fait à son Père : Deus meus, Deus meus : Mon Dieu, mon Dieu, faites connaître à tous les hommes pourquoi vous m’’avez livré et abandonné à de si horribles tourments, à une mort aussi douloureuse que pleine d’ignominie : Ut quid dereliquisti me ? Faites connaître à tous les hommes pourquoi vous me traitez avec tant de rigueur ; montrez-leur que c’est à cause de leurs péchés dont je me suis volontairement chargé. Ah ! si la seule apparence de péché, le seul titre de caution vous obligent à exiger de moi qui suis votre Fils bien-aimé en qui vous trouvez toutes vos complaisances, une satisfaction si rigoureuse, que sera-ce lorsque vous leur en demanderez compte à eux-mêmes ? Si in viridi ligno hæc faciunt, in arido quid fiet ? Si l’on traite ainsi le bois vert plein de suc et sans défaut, que ne fera-t-on point au bois sec ? Cette expression ut quid semble autoriser cette dernière interprétation, qui est une des plus littérales, et qui approche du sens que donne à ces paroles saint Cyprien.

Quelques saints Pères ont cru que le Fils de Dieu, avant que d’expirer, voulut autoriser et accomplir la prophétie de David, en se servant lui-même des premières paroles du psaume XXI, qui, tout entier, s’applique à ses souffrances et à sa mort : Deus, Deus meus, respice in me, quare me dereliquisti, longe a salute mea verba delictorum meorum ? Mon Dieu, mon Dieu, considérez l’état où je suis ; pourquoi m’avez-vous abandonné à la rage de mes ennemis ? Ce sont les péchés dont j’ai voulu me charger qui vous obligent à me traiter avec tant de rigueur.

L’Église en ce jour, à l’exemple de Jésus-Christ, prie solennellement pour tous les hommes, pour ses enfants, aussi bien que pour ses plus grands ennemis. Les oraisons qu’elle récite à ce sujet sont appelées solennelles ou sacerdotales ; elles sont toutes précédées d’une génuflexion (excepté celle qui est pour les Juifs), afin de les rendre plus efficaces par cet acte d’une profonde humilité. La première de ces oraisons est pour l’Église en général ; la seconde pour le Pape, qui en est le chef visible ; la troisième pour les évêques, les prêtres, les diacres, les sous-diacres, et tous les autres ordres de clercs inférieurs, les confesseurs de la foi, les vierges, les veuves, et pour tout le peuple de Dieu ; la quatrième, pour le roi ou pour le souverain du pays où l’on est ; la cinquième, pour les catéchumènes, pour ceux qu’on disposait au baptême ; la sixième est pour demander à Dieu qu’il purge le monde de toutes les erreurs ; qu’il préserve son peuple des maladies, de la famine et de tous les autres fléaux ; qu’il rende lu liberté aux esclaves et aux prisonniers ; qu’il assiste les voyageurs ; qu’il rende la santé aux malades, et fasse arriver heureusement au port tous ceux qui sont sur la mer : rien ne montre mieux les entrailles de tendresse et de charité de l’Église notre bonne mère ; la septième est pour les hérétiques et les schismatiques, afin que Dieu daigne dissiper les ténèbres de leur esprit et de leur cœur, et leur ouvrir les yeux pour retourner dans le sein de l’Église ; la huitième est pour les Juifs perfides : elle demande à Dieu de leur ôter ce voile épais qui les rend et aveugles et obstinés, et de leur faire enfin reconnaître pour leur divin Sauveur, Jésus-Christ qu’ils ont refusé de recevoir. Cette oraison est la seule où l’on ne fléchisse pas le genou à cause de l’impiété de ce peuple, qui le fléchissait par dérision devant Jésus-Christ en l’outrageant, et le traitant de roi de théâtre ; la neuvième et dernière est pour les païens ; on prie le Seigneur de détruire par tout l’univers ce reste de paganisme qui damne tant de malheureux peuples que le démon tient encore dans ses liens.

Après la lecture des deux prophéties et de l’histoire de la passion du Sauveur, qui forme la première partie de l’office, après les oraisons solennelles qui en font la seconde, vient l’adoration de la croix, qui fait la troisième partie de l’office de ce jour. Le prêtre, tenant la croix voilée entre ses mains, en découvre une partie au coin de l’autel, une autre un peu plus avant ; et enfin étant arrivé au milieu de l’autel, il la découvre entièrement, disant à chaque fois : Ecce lignum crucis in quo salus mundi pependit ; et l’on répond : Venite, adoremus : Voici le bois de la croix sur lequel a été attaché le salut du monde ; venez, adorons-le. Cette sainte cérémonie de découvrir la croix en trois endroits différents, dit l’abbé Rupert, signifie que le mystère de la croix, qui a été un scandale à l’égard des Juifs, une folie à l’égard des gentils, mais qui est la force et la sagesse de Dieu à l’égard des chrétiens, nous a été révélé après avoir été caché durant tant de siècles, et que cet adorable mystère n’a été prêché d’abord que dans un coin de la Judée, ensuite publiquement dans tout le pays, et puis par toute la terre. Dans l’adoration solennelle de la croix, on fait trois génuflexions, pour réparer par ces trois actes de religion les trois mépris insignes, et pour ainsi parler, les trois solennelles dérisions, les trois affronts qu’on fit à Jésus-Christ chez Caïphe, où il fut traité comme un faux prophète et un insigne séducteur ; dans le prétoire et à la cour d’Hérode, où il fut regardé comme un roi imaginaire et un insensé ; enfin sur le Calvaire, où il fut crucifié comme le plus scélérat de tous les imposteurs, qui avait été assez téméraire pour s’attribuer l’auguste qualité de Messie, de Fils de Dieu et de Sauveur : Vah ! qui destruis templum Dei, si Filius Dei es, descende de cruce. Alios salvos fecit, seipsum non potest salvum facere.

Le terme d’adoration de la croix est commun aux Grecs et aux Latins dès les premiers siècles du christianisme, et ce n’est que depuis la naissance des nouvelles hérésies que les ennemis de l’Église ont affecté d’en être scandalisés. Tous les fidèles savent, à n’en pas douter, que le culte suprême n’est dû qu’à Dieu seul, et que ce n’est jamais que Jésus-Christ qu’on adore quand on se prosterne devant la croix sur laquelle il a été cloué. C’est ce corps adorable, uni hypostaliquement à la divinité, c’est ce sang précieux dont cette croix a été teinte, qui fait le principal objet de notre culte. Ce serait une idolâtrie que de le rapporter au bois en lui-même et séparé de Jésus-Christ; car ce bois n’est point Dieu, et Dieu seul doit être l’objet de notre adoration. Lorsque l’Église dit aujourd’hui, en montrant la croix à tout le peuple : Venite, adoremus : Venez, adorons ; lorsqu’elle chante : Tuam crucem adoramus, Domine : Nous adorons votre croix, Seigneur ; par ces paroles, l’Église ne prétend adorer du culte de latrie que Jésus-Christ qui y est attaché pour notre salut; elle s’est assez expliquée sur ce sujet en toute occasion, et lui attribuer une autre doctrine sur ce point, c’est ou ignorance, ou malignité, et toujours une calomnie atroce. Ces paroles donc : Eece lignum crucis in quo salus mundi pependit, venite, adoremus, n’ont d’autre signification que celles-ci : Prosternons-nous devant la croix pour adorer Jésus-Christ, qui y a été attaché pour la rédemption du monde. À la vérité, le terme adorer, dans notre langue, paraît consacré pour signifier communément l’honneur et le culte souverain qui ne sont dus qu’à Dieu ; mais en latin, comme en hébreu et en grec, il a une signification plus étendue. Il signifie en général, se prosterner et marquer son respect, ce qui ne convient à d’autres qu’à Dieu ; car on se prosterne tous les jours par respect devant les hommes, sans les adorer ; l’Écriture sainte nous en fournit plusieurs exemples. Ce n’est donc pas par le mot adorer, qui peut avoir plusieurs sens, qu’il faut juger de la foi de l’Église, quand on le trouve dans les prières publiques, mais par le sens que l’Église y donne, et par la déclaration solennelle qu’elle fait de sa croyance. Or, l’Église a toujours protesté qu’elle n’adorait que Dieu seul.

On ne doute point que l’adoration de la croix, le vendredi saint, ne soit de tradition apostolique. Les Pères de la première antiquité et des conciles très-anciens en parlent comme d’une cérémonie de piété établie dans toute l’Église. Lignum venerabilis crucis, dit le diacre Rustique, omnis per totum mundum ecclesia absque ulla contradictione adorat. C’est une pratique établie et reçue partout, d’adorer la croix du Sauveur. C’était un des reproches que Julien l’Apostat faisait aux chrétiens. Tertullien, Minutius Félix, saint Cyrille d’Alexandrie, disent que les païens accusaient les chrétiens d’être les adorateurs de la croix ; et l’on trouve des preuves certaines de la tradition sur ce point, dans saint Chrysostome, saint Jérôme, saint Léon, saint Grégoire, Théodoret, et dans un grand nombre d’autres Pères. C’est avec les sentiments les plus ardents et les plus sincères de religion, de respect, d’amour et de contrition que nous devons aujourd’hui faire adorer la croix et baiser les sacrées plaies de Notre-Seigneur ; n’oublions pas que c’est nous qui les lui avons faites, et qu’il ne les conserve que comme des marques éternelles de l’excès de son affection pour nous.

En plusieurs églises, on était nu-pieds pendant tout l’office du vendredi saint, et non-seulement les prêtres, les moines et tout le clergé, mais encore le peuple. Officio intererunt nudis pedibus, dit Lanfranc dans ses statuts.

Le Père Croiset – 1888

Panier

Tous droits réservés Veni Creator © . Textes ou les photographies ne peuvent être reproduites, téléchargées, copiées, stockées, dérivées ou utilisées en partie ou en intégralité.

Retour en haut