La solennité de ce troisième jour n’est que la continuation de celle du premier, puisqu’on célèbre le même mystère, la même fête.

L’Introït de la messe d’hier nous annonçait le droit que par sa résurrection Jésus-Christ nous a acquis sur la terre promise, inondée de lait et de miel, c’est-à-dire, sur la céleste Jérusalem, heureux séjour des élus, à présent notre véritable patrie. L’Introït de la messe d’aujourd’hui nous découvre les principaux avantages de ce riche héritage que Jésus-Christ nous a mérité : Agua sapientiæ potavit eos : Alleluia. Le Seigneur leur a donné à boire l’eau de la sagesse, cette eau vive qui jaillit jusqu’à la vie éternelle. Devenus les enfants adoptifs du Père céleste, ils ne seront plus contraints, comme des esclaves, de se creuser des citernes, où ils ne puisaient qu’une eau bourbeuse incapable de les désaltérer ; ils trouveront désormais dans la maison du père de famille, c’est-à-dire dans l’Église, une source d’eau vive qui purifiera leur esprit, et leur donnera l’intelligence des plus sublimes vérités, et le don de la sagesse, qui leur apprendra la voie du ciel et les empêchera de s’égarer. Bénissons le Seigneur d’une si grande miséricorde. Firmabitur in illis, et non flectetur, alleluia. Ce don de la sagesse ne sera point passager, il sera permanent dans les enfants de Dieu ; cette source d’eau vive ne tarira point dans l’Église. Les plus cruelles persécutions, la mort de tant de millions de martyrs, n’ont pu lui faire prendre un autre cours ; la source d’eau vive, cette eau salutaire de la sagesse, ne saurait se trouver dans les sectes ; elle n’est et ne peut être que dans la véritable Église ; il n’y a que ses enfants qui en soient abreuvés ; bénissons-en éternellement le Seigneur. Et exaltabit eos in æternum, alleluia, alleluia. Le monde, dont la prétendue sagesse n’est que folie, n’aura que du mépris pour les enfants de Dieu, qui sont véritablement des enfants de lumière ; mais la sagesse pure, sainte et véritable dont ils ont trouvé la source, les comblera de gloire éternellement. Ne cessons de rendre des actions de grâces à Dieu pour un si grand bienfait, et chantons ses louanges avec une sainte allégresse. Confitemini Domino, et invocate nomen ejus, annuntiate inter gentes opera ejus : Louez le Seigneur, invoquez son nom, faites connaître la grandeur de ses œuvres à tous les peuples de la terre. L’Église ne peut contenir sa joie pendant tout le temps pascal ; aussi, répète-t-elle avec bonheur ces cantiques d’allégresse et d’actions de grâces ; sa reconnaissance pour le bienfait de la rédemption la porte à inspirer ces mêmes sentiments à tous les peuples de la terre : Annuntiate inter gentes opera ejus.

Dans l’Epître de la messe, saint Paul, prêchant aux Juifs d’Antioche de Pisidie, rejette le crime commis en la personne de Jésus-Christ sur les Juifs de Jérusalem, qui, ne connaissant point Jésus, ne voulant point le connaître pour ce qu’il était, et n’entendant point les paroles des Prophètes qui se lisaient chaque jour du sabbat, l’avaient persécuté jusqu’à le faire mourir sur la croix ; il rappelle que le troisième jour, ce Jésus, crucifié par les Juifs, était ressuscité, s’était fait voir à un grand nombre de frères qui, tous vivants, rendaient témoignage de cette vérité.

La ville d’Antioche, capitale de la Syrie, ayant reçu la foi de Jésus-Christ par la prédication des Apôtres, voyait croître tous les jours le nombre des fidèles ; et ce fut dans cette Église florissante qu’ils prirent la première fois, vers l’an 43 de Jésus-Christ, le nom de chrétiens. Il y avait dans cette Église plusieurs prophètes et docteurs, parmi lesquels étaient Saul, qui prit bientôt après le nom de Paul, et Barnabé. Le Saint-Esprit les ayant choisis l’un et l’autre pour aller prêcher aux Gentils, les deux Apôtres partirent sans délai, et le premier endroit où ils s’arrêtèrent fut Séleucie, ville maritime de Syrie, peu distante d’Antioche ; de là, ils passèrent en l’île de Chypre, prêchant partout avec beaucoup de succès et faisant partout beaucoup de miracles. Saint Paul et saint Barnabé, étant partis de Paphos, s’embarquèrent avec plusieurs fidèles qui s’étaient attachés à eux.

Ils gagnèrent Perge, ville de Pamphylie, et passant outre, ils arrivèrent à Antioche de Pisidie, où il y avait un grand nombre de Juifs établis qui y faisaient un commerce considérable. On comptait dans l’Asie douze villes du nom d’Antioche ; celle-ci était en Pisidie, province de l’Asie Mineure, ayant la Phrygie au nord et la Pamphylie au midi. Il y avait dans la ville une synagogue célèbre ; les deux Apôtres ne manquèrent pas de s’y rendre le jour du sabbat. Y étant entrés, ils prirent place, et s’étant assis, ils entendirent la lecture. C’était la coutume des Juifs de lire tous les samedis dans leurs synagogues un chapitre de la loi et quelque endroit des Prophètes ; ensuite, celui qui présidait l’assemblée invitait quelqu’un, et surtout les étrangers, à faire une instruction au peuple sur ce qui venait d’être lu. Après la lecture ordinaire, on fit dire aux deux Apôtres, que s’ils avaient quelques mots de consolation à adresser au peuple, on les entendrait avec plaisir. Alors saint Paul se leva, et marquant de la main qu’on fit silence, manu silentium indicens, leur fit ce discours, qui est contenu dans cette Épître :

Viri fratres, filii generis Abraham et qui in vobis timent Deum : C’est à vous, mes frères, enfants de la race d’Abraham, et à vous, qui craignez Dieu (ces paroles s’adressaient aux prosélytes et aux gentils qui croyaient au vrai Dieu, et qui se trouvaient le samedi dans les synagogues pour s’instruire et pour entendre parler de la loi), c’est à vous que j’adresse la parole. Vous savez que Dieu à toujours été le protecteur particulier de notre nation, qu’il a choisi et aimé nos pères, jusqu’à leur donner la préférence sur tous les autres peuples du monde. Vous n’ignorez pas toutes les merveilles qu’il a faites en sa faveur. Que de prodiges pour le tirer de la servitude d’Egypte ! avec quelle bonté il l’a supporté dans le désert l’espace de quarante ans ! que de victoires remportées, que d’ennemis vaincus pour le mettre en possession de la terre promise ! quelle protection constante et signalée sous le gouvernement des juges pendant près de quatre cent cinquante ans ; sous le règne des rois, et surtout sous celui de David, ce prince selon son cœur ! Eh bien ! c’est de la race de ce roi que Dieu, selon sa promesse, à fait naître, pour Israël, un Sauveur qui est Jésus, dont Jean-Baptiste a annoncé la venue. Cet admirable précurseur du Messie n’a rien oublié pour le faire connaître. Il disait aux Juifs qui allaient en foule dans le désert pour l’entendre : Vous me prenez pour le Messie, je ne le suis point ; c’est celui qui doit paraître après moi, dont je ne suis pas digne de délier les souliers. Il parlait, non-seulement à ses auditeurs, mais encore à vous, mes chers frères, dignes enfants d’Abraham ; c’est à vous, autant qu’à eux, qu’il adressait cette parole de salut ; aussi, est-ce à vous que le Verbe divin a été envoyé : Vobis Verbum salutis hujus missuim est. Déjà il s’était manifesté par ses Prophètes, dont vous lisez les prédictions tous les jours de sabbat dans vos synagogues. Enfin, on l’a vu, on l’a entendu lui-même, et les miracles éclatants qu’il a faits démontraient assez ce qu’il était ; mais quoiqu’il fût venu dans son propre héritage, il n’a point été reçu par les siens. Le peuple de Jérusalem et ceux qui en étaient les chefs n’ont pas voulu le reconnaître pour le Messie, et ils ont accompli, même en le condamnant, les paroles des Prophètes qui se lisent tous les jours au milieu de vous ; et par une impiété et une injustice qui n’ont jamais eu d’exemple, sans rien trouver en lui qui méritât la mort, ils ont demandé à Pilate de le faire mourir. Ils ont par là exécuté à la lettre, sans le savoir, tout ce qui avait été prédit de lui dans les livres sacrés ; en le rassasiant d’opprobres et en le faisant expirer sur la croix, ils ont aussi, sans le vouloir, servi à sa gloire ; car ayant été mis dans le tombeau, Dieu l’a ressuscité dès le troisième jour, et sa mort a été et notre salut et son triomphe. Cette nouvelle est incontestable ; elle a autant de témoins qu’il avait de disciples. Tous ceux qui étaient venus avec lui de Galilée à Jérusalem l’ont vu plusieurs fois depuis sa résurrection, et ils en rendent encore à présent un témoignage public et irréprochable. Ce mystère est la consommation du grand ouvrage de la rédemption des hommes, qui fut autrefois promis à nos pères et que nous vous annonçons aujourd’hui. La promesse est accomplie par celte résurrection qui est un gage et une assurance de la nôtre, la preuve de tous les autres mystères, le fondement des vérités que nous croyons, le gage et comme les arrhes des biens que nous avons droit d’attendre.

L’Évangile du jour renferme le récit que saint Luc fait de l’apparition de Jésus ressuscité à tous ses Apôtres et à ses disciples assemblés. C’était vers le commencement de la nuit, après que les voyageurs d’Emmaüs, revenus à Jérusalem, eurent raconté ce qui leur était arrivé. C’était la cinquième apparition de ce premier jour, et il ne voulut pas le laisser passer sans accorder à tous les Apôtres et aux disciples réunis la même grâce et la même faveur. Ils étaient sur le point de se mettre à table ; mais auparavant ils avaient eu le soin de bien fermer toutes les portes, de peur d’être surpris et maltraités par les Juifs. Le Sauveur parut tout à coup au milieu d’eux ; il les salua selon sa coutume, en leur disant : La paix soit avec vous ; c’est moi, ne craignez point. Ils avaient besoin d’être rassurés, parce qu’encore que cette visite si peu attendue les réjouît et relevât leur espérance, néanmoins une si subite apparition les avait effrayés ; et la crainte les avait si fort saisis, qu’ils s’imaginaient voir un fantôme, ou un esprit revêtu, comme les anges, d’un corps apparent ou emprunté. Le Sauveur ne l’ignorait pas ; aussi les rassura-t-il avec une bonté et une affabilité charmantes : Ne craignez rien, mes enfants, leur dit-il, et ne vous abandonnez pas à toutes ces pensées qui vous troublent et qui augmentent votre frayeur : Quid turbati estis, et cogitationes ascendunt in corda vestra ? Vous ne pouvez comprendre qu’un corps puisse entrer, les portes étant fermées, et vous imaginant de ne voir en moi qu’un esprit, vous craignez d’être trompés ; non, mes enfants, rassurez-vous, je suis voire Sauveur, votre bon Maître, votre Père ; ce corps que vous voyez n’est point un corps fantastique ou étranger, c’est le même corps qui a été cloué à la croix ; voyez-en encore dans mes mains et dans mes pieds les cicatrices : ne vous en fiez pas à vos yeux, portez-y la main, touchez et convainquez-vous que ce n’est point ici une fascination dans vos yeux, mais un corps palpable, un corps réel, mon propre corps composé de chair et d’os, ce qu’un esprit ne saurait avoir ni contrefaire. Après ces paroles, il leur montra ses pieds et ses mains. Il y a tout sujet de croire que les Apôtres et les disciples touchèrent effectivement et manièrent le corps de Jésus-Christ.

Le péché de saint Thomas, dit un savant interprète, ne fut pas d’avoir cru après avoir vu, mais d’avoir refusé de croire s’il ne voyait, et de ne s’être pas rendu au témoignage de tous les disciples. Dans la joie qu’ils avaient, dit l’Évangile, ils ne croyaient point encore et étaient tous étonnés. Une trop grande joie subite suspend l’esprit et le raisonnement, et inspire même une espèce de défiance ; on ne peut se persuader qu’on possède réellement ce qu’on désire trop ; la possession subite d’un bien qu’on souhaitait ardemment et qu’on n’osait presque plus espérer, fait ordinairement qu’on s’en rapporte à peine à ses propres yeux ; telle était la disposition des Apôtres : Illis non credentibus præ gaudio : C’est la trop grande joie qui les empêche de croire. Ces paroles marquent plus de contentement et d’émotion dans le cœur, que de défiance et d’incrédulité dans leur esprit. La peine qu’ont les Apôtres et les disciples à se rendre à des preuves si visibles, a beaucoup plus servi à rendre incontestable la vérité de ce mystère, que n’aurait pu faire une foi précipitée. Le Sauveur, voulant achever de les convaincre, leur demanda s’ils n’avaient point là quelque chose à manger : Habetis hic aliquid quod manducetur ? Aussitôt ils lui présentèrent une partie d’un poisson rôti, et un rayon de miel. Quoique, dans l’état glorieux où il était, il n’eût pas besoin de nourriture, il mangea véritablement pour convaincre ses Apôtres de la réalité de son corps. Quod manducavit, dit saint Augustin, potestatis fuit, non egestatis. Qui n’admirera ici la bonté et la complaisance infinies du Sauveur envers ses disciples ? Non content de s’être manifesté à quelques-uns en particulier, il se fait voir à tous. Il se prête et s’accommode à leur faiblesse ; il les convainc de la vérité de sa résurrection par toutes les voies qu’ils peuvent exiger. Il se montre, il leur parle, il les rassure ; il répond à leurs difficultés, il résout leurs doutes, il veut qu’on s’assure par ses yeux et par ses mains de la réalité de son corps ; il boit et mange avec eux, quoiqu’il n’eût besoin ni de l’un, ni de l’autre. Avons-nous la même condescendance, la même complaisance pour les faibles ? Mon Dieu, quand est-ce que nous apprendrons du Sauveur à être doux et humbles de cœur comme lui ?

Ce que saint Luc raconte de Jésus-Christ dans la suite de l’Évangile de ce jour, peut être regardé comme le précis des instructions qu’il donna à ses Apôtres dans les entretiens qu’il eut avec eux les jours suivants. Voyant donc les Apôtres et les disciples revenir de leur étonnement et se rassurer en sa présence, il leur dit : Si vous rappelez dans votre esprit ce que vous m’avez entendu dire, lorsque j’étais avec vous avant ma mort, vous vous souviendrez que j’ai prédit tout ce qui est arrivé, qu’il fallait que ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les prophéties et dans les psaumes, s’accomplit. Il leur ouvrit alors l’esprit pour qu’ils entendissent les Écritures. En effet, ce n’est pas assez que Dieu nous parle dans les Livres saints, il faut qu’il nous en donne aussi l’intelligence : c’est ce qu’il fit alors en leur faveur ; en parlant à leurs oreilles, il développait leur intelligence et leur faisait comprendre ce qu’ils n’avaient jamais pu croire ni même penser, qu’il fallait que le Christ souffrit tout ce qu’ils lui avaient vu endurer : affronts, calomnies, opprobres, dérisions, flagellation cruelle, crucifiement ignominieux ; qu’il fallait enfin qu’il mourût sur la croix, qu’il fût mis dans le sépulcre, et qu’au troisième jour il ressuscitât. Voilà, leur dit-il, à quelles conditions mon Père a voulu que j’entrasse dans ma propre gloire ; ce n’est que par mes souffrances et par ma mort que je devais être le Sauveur des hommes ; par ma résurrection j’ai triomphé de l’enfer et de la mort même, et j’ai ouvert le ciel à ces mêmes hommes à qui il était fermé par le péché que j’ai expié. Voilà ce que je veux que vous alliez prêcher à toutes les nations du monde, les exhortant à la pénitence, et leur promettant de ma part et en mon nom le pardon de leurs iniquités. Le Sauveur veut que ses Apôtres prêchent à tous les hommes la rémission des péchés, mais en même temps la pénitence : car point de péchés pardonnés sans une pénitence sincère.

Le Père Croiset – 1888

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