Florence, une des plus belles villes de Toscane et même de toute l’Italie, compte parmi ses gloires d’être la patrie de saint Philippe.

Il naquit en cette ville, l’an de grâce 1513, le vingt-deuxième jour de juillet, après minuit. Son père, François de Néri, et sa mère, Lucrèce Soldi, appartenaient à deux illustres familles, et vivaient dans la crainte de Dieu et l’observance de ses commandements. Cet enfant, qui fut nommé Philippe au baptême, mérita, dès l’âge de cinq ans, le surnom de Bon, à cause de sa grande obéissance et du profond respect qu’il avait pour ses parents ; de sorte qu’on l’appelait déjà le bon petit Philippe. Il perdit sa mère fort jeune ; mais la bonté de son caractère, ses manières aimables, sa nature douce et soumise, lui en firent trouver une autre dans les secondes noces de son père : car sa belle-mère, gagnée par ses caresses, et les marques d’affection, de respect dont il la comblait en toute circonstance, l’aima jusqu’à sa mort comme son véritable fils. Il croissait ainsi en grâce et en sagesse, comme le petit enfant Jésus ; comme lui, doux et humble de cœur, se montrant si affable, si modeste, si caressant et si officieux, qu’on ne pouvait le voir sans l’aimer.

Il n’avait que huit ou neuf ans lorsqu’il reçut du ciel les marques d’une protection bien éclatante. Ayant fait une chute du haut d’un grenier sur le pavé, et ayant entraîné sur lui une jument chargée de fruits, on ne le trouva ni mort ni froissé sous cet animal, qui semblait l’écraser ; et le petit Philippe reconnut cette faveur comme il le devait, par de fréquentes actions de grâces à Dieu, jugeant qu’il ne lui avait prêté la vie que pour l’employer à son service, ce qu’il fit jusqu’à la fin de ses jours.

Touché des exemples et des discours de plusieurs religieux de la ville de Florence, dont il visitait souvent les maisons, il commençait à étudier leurs vertus et à observer leur genre de vie, lorsque son père l’envoya dans la petite ville de Saint-Germain, qui est au pied du Mont-Cassin, dans la terre de Labour, chez un de ses oncles, nommé Romulus, riche marchand, pour y apprendre le négoce. Romulus, qui n’avait point d’enfants, le prit en telle affection, qu’il le destina à être son héritier ; mais, dit le biographe, Philippe, qui aspirait à un commerce bien plus considérable, regarda ces favorables dispositions de son oncle comme un piège que lui tendait le démon, pour le retenir dans les engagements du siècle, et, méprisant sa succession, qui était de vingt-deux mille écus d’or, il s’en alla à Rome pour faire ses études. Il était parti un matin, à l’insu de son oncle, sans provisions, sans argent, se remettant de ses besoins à la bonté du Seigneur. Sa confiance ne fut pas vaine ; la charité publique pourvut pendant le voyage à ses nécessités, et, arrivé dans la ville sainte, il rencontra un noble Florentin, nommé Galeotto Caccia, qui lui offrit un généreux asile. Il croyait, il est vrai, ne recevoir chez lui qu’un voyageur ; mais, lorsque Philippe, quelques jours après, s’ouvrit à lui de son dessein, déjà gagné par ses vertus, il lui dit qu’il pouvait garder sa petite chambre, et qu’en outre il le fournirait de pain. Le saint jeune homme, reconnaissant, voulut faire l’éducation des deux fils de son hôte, qui, grâce à ses leçons et à ses exemples, devinrent deux petits anges.

Il passa là deux années ; dans l’isolement le plus absolu des créatures. Il ne faisait qu’un seul repas par jour, et ce repas consistait à manger du pain sec et à boire de l’eau. Cependant il y joignait parfois des herbes ou quelques olives ; mais, en retour, il lui arrivait assez souvent de passer deux et trois jours sans prendre aucun aliment. Il ne voulut avoir dans son étroite cellule d’autre meuble qu’un lit, encore ne lui servait-il que de siège, car c’était sur la terre qu’il prenait son repos. Ses habits et son linge étaient placés sur une corde, et ses livres sur une planche. Il ne donnait au sommeil que le temps rigoureusement nécessaire, et son réveille-matin était le puissant attrait qu’il sentait pour l’oraison. Cette vie si édifiante, dans un tout jeune homme, ne put longtemps demeurer cachée. On en parla dans toute la ville, et le bruit s’en répandit jusqu’à Florence. Sa sœur Élisabeth, à qui l’on en fit part, répondit : « Cela ne me surprend pas. Dès ses plus jeunes années, je pus conjecturer, en voyant ses vertus, qu’il deviendrait un grand Saint dans la suite ».

Il menait depuis deux ans cette vie cachée aux yeux des hommes, lorsqu’il se sentit divinement attiré à l’étude de la philosophie. En conséquence, il suivit au collège romain les cours successifs des plus habiles maîtres qu’il y eût alors à Rome. Après avoir achevé sa philosophie, il commença ses études théologiques au collège des Augustins, et les progrès qu’il fit dans cette science furent si remarquables qu’il n’eut plus besoin de s’en occuper dans la suite. Il vécut donc du fonds qu’il avait acquis alors, ses devoirs d’état l’empêchant d’y rien ajouter, et cependant il fut toujours regardé comme un des plus savants théologiens de Rome. Jusque dans ses dernières années, il discutait les questions les plus hautes et les plus subtiles, avec autant de facilité et d’érudition que ceux qui consacrent leur vie à l’étude. Il n’avait pas même oublié les controverses les moins importantes, et l’on était étonné de l’entendre rapporter avec exactitude les sentiments des doctes sur ces sortes de questions, et les raisonnements dont ils les appuyaient.

Est-ce donc qu’il faisait parade de sa science ? Non, sans doute, car il était admirable en humilité ; il évitait avec art toutes les conversations où il eût pu laisser paraître quelque science, et à entendre ses phrases courtes, embarrassées et sans suite, on eût cru qu’il ne savait pas parler, lui qui développait si bien ses pensées, et avec tant d’abondance, lorsqu’’il était nécessaire. Beaucoup de personnes, dupes de cet artifice, qu’elles étaient loin de soupçonner, le regardaient comme un ignorant ; mais s’il arrivait qu’elles eussent quelque affaire sérieuse à traiter avec lui, elles changeaient bien vite d’opinion sur son compte. La Somme de saint Thomas était toujours près de lui, et il la consultait au besoin. Ce grand Saint, pour le dire en passant, était, à son avis, le théologien par excellence, et dans les controverses il se rangeait volontiers à son sentiment. Avec la Somme, il possédait encore la Bible. C’étaient les deux seuls ouvrages qu’il avait gardés, lorsqu’à la fin de ses études il avait vendu tous ses livres pour en distribuer le prix aux pauvres.

Étant doué d’un esprit aussi souple que profond, aussi gracieux que solide, il s’était appliqué à la poésie dans ses jeunes années, et avait fait beaucoup de vers latins et italiens ; mais, sur ses vieux jours, il les brûla, ainsi que tous ses autres écrits, par aversion pour les louanges humaines.

Sa vertu le rendit encore plus recommandable que sa science. Au collège, il eut toujours soin d’éviter ce qui pouvait blesser la pudeur et la modestie, ces deux aimables vertus qui font l’ornement de la jeunesse ; aussi, la fleur de sa virginité ne fut point flétrie par le vent des passions. Il conserva jusqu’à sa mort une pureté angélique, qui rejaillissait jusque sur son visage, et l’illuminait d’une splendeur céleste. Et pourtant ses condisciples lui suscitaient tous les jours de nouvelles tentations sur cette matière ; ils employaient même quelquefois les moyens les plus honteux, mais aussi les plus séduisants, comme d’envoyer secrètement dans sa chambre des filles prostituées : mais elles ne purent jamais le corrompre ; il sortait victorieux de tous les combats, par la prière, les larmes et la confiance en Dieu. On rapporte particulièrement qu’un jour il résista avec tant de constance à la passion d’une de ces misérables, qui l’avait fait venir sous prétexte qu’elle était malade, que, dans sa confusion et les transports de sa colère, elle lui lança une escabelle à la tête. Pour récompense d’une si glorieuse victoire, il reçut du ciel cette grâce extraordinaire, que, les trente années qu’il vécut depuis, il ne ressentit jamais aucun mouvement de la chair, pas même pendant le sommeil.

Des études de l’école, il passa à celles du cabinet, où il acquit une connaissance profonde des saintes Écritures, des anciens Pères et des canons de l’Église ; de sorte que, comme il avait l’esprit naturellement fort juste et très-solide, avec un talent merveilleux pour s’énoncer nettement et disputer avec méthode, on peut dire que la cause des vérités de la religion ne s’était point trouvée depuis longtemps en de meilleures mains. Mais pendant qu’il ornait son esprit de toutes les connaissances qui regardent la religion, il mortifiait sa chair, et n’oubliait pas de réduire, comme l’Apôtre, son corps en servitude, pour le tenir toujours soumis à l’âme. Sa manière de vivre était très-austère ; car il ne mangeait, pour l’ordinaire, qu’une fois le jour, et se contentait souvent de pain et d’eau. S’il ajoutait quelque chose, ce n’était que du fruit ou des légumes mal assaisonnés.

Son oraison était presque continuelle, et, pour s’y donner entièrement, il abandonna ses études, et « prit tout le temps de soupirer à son aise après Dieu, qui était toute la joie de son âme ». C’est dans ce saint exercice qu’il ressentait plus vivement la violence du feu que produisait en lui l’amour divin, et dont on a publié des choses extraordinaires. « Il se trouva un jour tellement embrasé des ardeurs de l’amour, que ces flammes sacrées se répandant impétueusement sur son corps, elles lui dilatèrent, et même, selon quelques-uns, lui rompirent la quatrième et la cinquième côte, pour donner plus d’espace à ces mouvements séraphiques ».

Il ne faisait guère diversion à ces pieux entretiens de son âme avec Dieu qu’en visitant les hôpitaux pour servir les malades, assister et instruire les pauvres. Il rétablit ainsi, par son exemple, cette sainte coutume, que la plupart des serviteurs de Dieu ont pratiquée, d’aller porter des consolations à toutes les douleurs, et du soulagement à toutes les misères dans les maisons de charité, coutume qui, avant cette dévotion de saint Philippe, était extrêmement négligée. Il se passait peu de jours aussi, qu’il ne contentât la dévotion particulière qu’il avait de visiter les sept églises de Rome. Après y avoir répandu son cœur, pendant le jour, au pied des autels, il se retirait, la nuit, au cimetière de Calixte, où il continuait les exercices de sa piété sur les tombeaux des martyrs. Il y avait alors une si douce onction dans ses entretiens avec Jésus-Christ ; ce divin Sauveur parlait de si près à son âme, et l’inondait de si abondantes consolations, que notre Saint était souvent obligé de le prier de diminuer des élans auxquels son cœur ne pouvait plus suffire, et de lui crier avec larmes : C’est assez, Seigneur, c’est assez !

Son exemple lui attira, dans la suite, beaucoup de compagnons, qui voulurent se joindre à lui pour faire régulièrement les mêmes stations. Cette dévotion, qui se pratiquait avec beaucoup d’ordre et de modestie, édifia toute la ville, et ce fut un des moyens dont saint Philippe se servit avec le plus de succès pour retirer beaucoup de jeunes gens de leurs habitudes déréglées, et les porter ensuite à la véritable piété : car il faut remarquer que ce violent amour qu’il avait pour Dieu produisait, entre autres effets, dans son cœur, un désir ardent de voir tous les pécheurs retourner à lui par une véritable conversion, et se réunir avec les justes pour lui rendre un culte de justice et de vérité dans l’union d’un parfait amour.

Dans le dessein de gagner des âmes à Jésus-Christ, il renonça au repos de sa chère solitude, et parut plus souvent en public ; ce qui donna lieu à une infinité de personnes de vérifier par elles-mêmes les choses merveilleuses que la renommée avait répandues de lui par la ville. Il n’y avait point de jour qu’on ne le trouvât dans quelque lieu d’assemblée, au change, dans les collèges, dans les places et dans les halles même, pour y exhorter tout le monde à la vertu.

Philippe aimait surtout les jeunes gens. Il eût voulu les mettre en garde contre les séductions de leur âge, conserver à leur vertu toute sa fraîcheur, et les persuader de la vérité de ces paroles du prophète : « Bienheureux l’homme qui porte le joug du Seigneur depuis son adolescence ». Il les attendait au sortir des écoles, se mêlait à leurs rangs et conversait avec eux ; il les abordait sur les places publiques, il les cherchait jusque dans les magasins et les comptoirs. « Oh ! mes frères », leur disait-il, « quand commencerons-nous à faire le bien ? » Il y avait dans sa voix et dans ses manières tant d’attraits, que plusieurs, cédant à l’irrésistible ascendant que Philippe exerçait sur eux, renonçaient aux frivolités du monde et se consacraient sans partage au Seigneur. Dieu bénit de telle sorte une charité si agissante, que l’on vit un changement considérable dans tous les lieux qu’il fréquentait. On n’y voyait plus de querelles ; on n’y entendait plus de blasphèmes, de paroles obscènes, injurieuses, ni de mensonges. Plusieurs, non contents de quitter le péché et l’habitude vicieuse, renonçaient entièrement au siècle ; plusieurs aussi devenaient d’excellents ouvriers pour travailler avec lui à la conversion des âmes : et c’est ainsi que cet homme, admirable par la douceur, la persuasion et le feu de la charité, commença cette sainte rénovation sociale par laquelle il régénéra les peuples de l’Italie ; œuvre sublime d’humilité, de patience et de dévouement, qu’il accomplit avant sa mort et que sa congrégation a si glorieusement continuée depuis.

Ce fut alors que, se trouvant assisté par Persiano Rosa, prêtre de la communauté de Saint-Jérôme et son confesseur, il donna commencement à la confrérie de la Très-Sainte-Trinité, en l’église de Saint-Sauveur-del-Campo, pour le soulagement des pauvres du dehors, des pèlerins et des convalescents sortant des hôpitaux, qui n’avaient point d’asile (1548). On admira le bel ordre qu’il y mit, tant pour les exercices de la prière et de l’instruction, que pour les exercices de la charité auxquels on s’engageait. Il était l’âme de ce nouveau corps ; il se trouvait à toutes les fonctions des membres avec une activité surprenante. Comme il embrassait tout l’univers dans son immense charité, son zèle ingénieux lui faisait trouver mille ressources. On le vit bien l’année 1530, qui était celle du grand jubilé, puisqu’il trouva moyen de loger une foule de pèlerins dans des maisons qu’il allait demander chez ses amis et même chez d’autres personnes de la ville. Il leur lavait les pieds, voyant en eux la personne de Jésus-Christ, et les assistait dans tous leurs besoin. Il entretenait même plusieurs familles, que le malheur avait réduites à la dernière misère ; il donnait des dots à de pauvres filles pour les marier selon leur condition.

Mais il avait une sollicitude toute particulière pour les enfants. Il allait souvent par les rues de Rome pour les instruire, les faisait approcher de lui comme autrefois Jésus-Christ dans les campagnes de la Judée, les prenait dans ses bras, les comblait de baisers et de caresses, et leur disait en les quittant, avec un sourire paternel : Amusez-vous bien, mais n’offensez pas le bon Dieu. Quant à ceux qui étaient pauvres, il les regardait comme ses enfants de prédilection, les entretenait dans les métiers et même aux études, avec des aumônes qu’il allait lui-même demander chez les riches, et veillait sur eux comme une tendre mère, jusqu’à ce qu’ils fussent en âge d’avoir une position dans le monde. Il portait aussi des secours aux personnes et aux maisons religieuses qui étaient dans le besoin ; il semblait que son cœur fût une source intarissable d’où le Seigneur faisait couler dans son Église toutes les œuvres de miséricorde. Aussi appelait-on déjà saint Philippe le père des âmes et des corps. Notre-Seigneur honora toutes ses vertus par une foule de miracles. Une nuit qu’il portait quelque assistance à une pauvre famille, il tomba dans une fosse et en fut retiré par son bon ange. Une autre fois, ce bienheureux esprit lui demanda l’aumône sous la figure d’un pauvre, et prit plaisir à lui voir vider sa bourse pour soulager sa misère apparente.

Malgré ces bonnes œuvres, cette science profonde et cette vertu merveilleuse dont saint Philippe laissait partout où il passait des preuves éclatantes, il n’était encore que simple laïque. Il avait du sacerdoce une trop haute idée pour que son humilité lui permît d’y prétendre ; en quoi il doit servir de grand exemple aux téméraires qui, loin de trembler à la seule pensée de ce fardeau redoutable, l’ambitionnent comme un moyen d’arriver à une honnête aisance et à quelque considération dans le monde.

Lorsqu’il eut trente-six ans, son confesseur lui ordonna, au nom de Dieu, d’entrer dans les ordres. Il fallut obéir, et d’une manière si prompte, que, de nos jours, cette promptitude passerait pour une précipitation ; mais les interstices n’existaient pas avant le concile de Trente. On lui fit recevoir la tonsure, les ordres mineurs et le sous-diaconat dans le mois de mars de l’an 1551, le diaconat le samedi saint, c’est-à-dire le 29 du même mois, et la prêtrise le vingt-troisième jour de mai de la même année. Autant il avait eu de répugnance à recevoir le caractère sacerdotal, autant il mit de zèle et d’empressement à en exercer toutes les fonctions. Il ne passait pas un seul jour sans dire la messe, à moins qu’il ne fût malade, et alors même il ne renonçait pas au bonheur de communier. Avec quelle sainte joie, avec quels transports d’amour il s’approchait de cet auguste Sacrement ! Lorsqu’il célébrait, sa dévotion était si tendre, si vive, qu’en touchant simplement le calice où il devait consacrer, il était inondé de célestes consolations qui rejaillissaient sur son corps et le faisaient resplendir d’une lumière mystérieuse. À l’élévation surtout, son esprit entrait en de tels ravissements, qu’il ne pouvait presque point abaisser les bras et qu’il se sentait comme soulevé de terre par une force invisible.

Peu de temps après son ordination, il entra, sur l’avis de son confesseur, dans la communauté des prêtres libres de Saint-Jérôme, qu’on appelait de la Charité, et il y fut employé à entendre les confessions des pénitents, Il semblait qu’il ne manquât plus à sa charité que ce moyen d’attirer les âmes à Dieu, ce qu’il fit en leur inspirant l’horreur du péché et l’amour de la vertu.

À cette époque, la fervente dévotion des âges de foi avait fait place, chez la plupart des fidèles, à une déplorable tiédeur. Beaucoup de chrétiens se contentaient de se confesser une fois chaque année et de communier aux fêtes de Pâques. Philippe vit dans cette tiédeur la cause de la perte d’un grand nombre d’âmes. Il déploya une pieuse activité pour décider les fidèles à fréquenter les Sacrements et les exercices de piété, et par-dessus tout la confession. Sa chambre était ouverte à toutes les personnes qui voulaient se mettre sous sa conduite ; on y entrait la nuit comme le jour, lors même qu’il était en prières ; il les recevait tous avec bonté et leur enseignait par des entretiens familiers la science du salut et les maximes de l’Évangile. C’est ainsi qu’il assembla des disciples et qu’il forma de bons ouvriers pour la vigne du Seigneur, parmi lesquels il faut surtout remarquer : Henri Pietra, qui depuis donna de grands développements à la congrégation des Clercs de la Doctrine chrétienne ; Jean Mauzoli, qui renonça courageusement à de grandes richesses, pour acquérir les biens éternels ; Thésée Raspa, qui mourut saintement dans la Congrégation de l’Oratoire ; François-Marie Tarugi, Jean-Baptiste Modi et Antoine Fucius.

Il serait difficile de compter tous ceux à qui Philippe, encore laïque, fit embrasser les conseils évangéliques. Les monastères des divers Ordres se peuplaient incessamment des nouvelles recrues qu’il leur envoyait. C’est pourquoi saint Ignace, fondateur de la compagnie de Jésus, l’appelait agréablement Philippe la Cloche, et voici comment il expliquait sa pensée : « De même », disait-il, « qu’une cloche de paroisse appelle tout le monde à l’église et reste dans sa tour, ainsi cet homme apostolique fait entrer les autres en religion, et demeure dans le siècle ». Ce grand Saint le pressa plusieurs fois d’entrer dans sa compagnie, mais inutilement. Ce n’était pas faute de vénération pour le saint fondateur, et d’estime pour son Ordre, mais sa vocation, à lui, était de faire des religieux et non de le devenir. Quand il en eut une fois convaincu son illustre ami, celui-ci cessa ses instances.

Philippe savait que la plupart des hommes conservent jusqu’au tombeau les habitudes vicieuses qu’ils ont contractées pendant leur jeunesse. Aussi, quoiqu’il fût très-appliqué à retirer du mal tous les pécheurs dont il connaissait le malheureux état, quels que fussent leur âge et leur condition, il déploya cependant un zèle tout spécial, plus fructueux encore et plus admirable, pour convertir les jeunes gens et les faire persévérer dans le bien. Il inventa mille moyens ingénieux pour les préserver de toute action qui aurait offensé Dieu, et pour insinuer dans leurs cœurs le désir de la vertu. Dans sa vieillesse, quoique l’excès de ses fatigues eût presque épuisé les forces de son corps, le saint homme ne cessait pas de passer dans les rues de Rome, entouré d’un cortège de jeunes gens, conversant avec eux, selon leurs diverses professions, les exhortant à s’aimer les uns les autres et recevant d’eux de nombreux témoignages d’affection et de respect. Souvent il interrompait sa prière pour aller se promener, jouer, courir avec les jeunes gens, et il gagnait leurs âmes par cette condescendance, et, si je puis dire, par cette camaraderie, toujours prudente, du reste, autant qu’aimable. D’autres fois, il conduisait les jeunes gens sur une plaine, et là, les faisait jouer ensemble à divers jeux de course et d’adresse, tels que le jeu de paume. Ordinairement, il mettait lui-même le jeu en train, puis se retirait sous un arbre ou sur un petit tertre pour lire ou pour méditer quelques traits de la Passion ; car il portait toujours avec lui un petit livre qui ne contenait que le récit de la Passion du Sauveur, selon les quatre évangélistes. Dès qu’il avait lu quelques lignes, il ne pouvait poursuivre, mais demeurait immobile, absorbé dans la contemplation.

Lorsqu’un de ses jeunes gens cessait de fréquenter l’Oratoire et ne venait plus se confesser, la tendre charité de Philippe le poussait à mettra aussitôt tout en œuvre pour ramener l’enfant prodigue auprès du bon père qu’il avait abandonné.

Rien n’était plus connu à Rome, surtout parmi les religieux, que le don merveilleux que saint Philippe avait reçu du ciel, pour exciter dans le cœur des jeunes gens l’amour de la vertu et le désir de la perfection. Le Père supérieur des Dominicains du couvent de la Minerve lui confia souvent ses novices, avec la permission de les conduire où il voudrait pour leur récréation, pensant bien qu’ils relieraient un grand fruit de sa conversation toute céleste. Son espérance fut pleinement réalisée. Souvent le Saint leur fit faire le pèlerinage des sept églises, surtout durant le temps du carnaval : alors ils recevaient tous la sainte communion, et disaient que c’était leur meilleure réjouissance. D’autres fois, il les conduisait dans quelque site agréable; ils y passaient tout le jour et dînaient ensemble sur le gazon. Le saint vieillard prenait un grand plaisir à les voir manger et à être témoin de leur joie. Il avait coutume de leur dire : « Mangez et soyez gais, mes enfants; n’ayez là-dessus aucun scrupule, car rien ne me réjouit plus que de vous voir joyeux ; votre bon appétit me nourrit ». Lorsque leur repas était achevé, il les faisait asseoir en cercle autour de lui, sur l’herbe ou sur des rochers, et leur donnait de précieux conseils.

Comment décrire la patience de saint Philippe au milieu de ses jeunes gens, et tout ce qu’il supportait dans l’espoir de les tenir éloignés du mal ? Rassemblés dans sa chambre, ils faisaient tout le bruit et tout le tapage qu’ils voulaient, sans que le Saint leur adressât le plus léger reproche. Un gentilhomme romain, qui venait souvent visiter le Saint, fut surpris du bruit que faisaient les jeunes gens ; il demanda à saint Philippe comment il pouvait le supporter. « Pourvu qu’ils ne commettent aucun péché », lui répondit-il, « ils peuvent bien couper du bois sur mon dos, si cela leur fait plaisir ».

En ce temps-là, on ne parlait à Rome que des conquêtes faites dans les Indes par saint François Xavier et ses compagnons. Philippe se procura des lettres de ces hommes apostoliques, et les fit lire dans les réunions spirituelles qui se tenaient dans sa chambre. Il est facile de concevoir l’effet qu’elles durent produire sur une âme aussi fervente que celle du saint homme. « Quel dommage », dit-il à ses disciples, « qu’il y ait si peu d’ouvriers pour recueillir une semblable moisson ! Pourquoi n’irions-nous pas, nous autres, à leur aide ? » Son zèle se communiqua à quelques-uns de ses auditeurs. Ces courageux chrétiens, au nombre de vingt, dirent à leur maître qu’ils étaient déterminés à le suivre aux Indes, pour y travailler à la conversion des infidèles, et répandre leur sang pour la foi, si Dieu les jugeait dignes d’une semblable faveur. Philippe, transporté de joie, fit élever au sacerdoce ceux qui en étaient capables ; et tous se préparèrent à leur prochain départ.

Mais, tandis qu’il méditait sur ce dessein et qu’il priait Notre-Seigneur de l’éclairer, il lui fut dit par une voix intérieure de consulter, à ce sujet, le prieur des Trois-Fontaines, qui était un homme de très-sainte vie, de l’Ordre de Citeaux. Le Père Augustin Ghettino (c’était son nom), après en avoir lui-même reçu avis du ciel par saint Jean l’évangéliste, qui lui apparut, lui fit réponse : Que Dieu ne le voulait point aux Indes, mais à Rome, où il n’y avait que trop d’infidèles à convertir. Saint Jean-Baptiste vint, dans une vision, dire la même chose à Philippe lui-même. Notre Saint reçut aussi en message deux âmes bienheureuses qui lui apportèrent ces paroles de la part de Notre-Seigneur : Philippe, la volonté de Dieu est que tu vives dans cette ville comme dans un désert. Il obéit à ces ordres et résolut de consacrer le reste de ses jours à la seule ville de Rome, où, jusqu’à son dernier soupir, il répandit tant de bienfaits de toute sorte, et où les effets de son zèle furent si nombreux et si utiles à la société, qu’il est incroyable quelle vénération les peuples ont encore aujourd’hui pour sa mémoire.

Il a retiré un grand nombre de pécheurs de l’abîme de leurs crimes, et en a même fait entrer plusieurs en religion, pour y faire une plus grande pénitence. Il a rappelé quantité d’hérétiques au sein de l’Église, et converti même un assez grand nombre de Juifs. L’histoire nous a conservé les noms de trois, plus obstinés que tous les autres, lesquels, après avoir longtemps résisté à ses remontrances, se présentèrent d’eux-mêmes à lui, un jour qu’il venait de dire la messe pour eux. Clément VIII, ayant appris leur conversion miraculeuse, voulut les baptiser lui-même dans l’église de Saint-Jean-de-la-Croix, et donna son nom au plus jeune, qui s’appela Clément. Le plus vieux fut nommé Alexandre, et l’autre Augustin.

Il y avait un nombre presque infini de monde à ses sermons : mais il n’y en avait guère moins qui l’allaient consulter en particulier. Il était toujours prêt à les recevoir, sans qu’aucune occupation pût l’en empêcher ; sur quoi il disait ces mots célèbres, dont plusieurs grands Saints se sont fait depuis une maxime : « Qu’il ne pouvait rien arriver de plus agréable à une âme qui aime bien Dieu, que de laisser Dieu pour Dieu ». Il avait une charité extrême pour les malades, et surtout pour ceux qui étaient à l’extrémité : souvent, en les visitant, il leur donnait des consolations intérieures qui délivraient leurs âmes de toutes les tentations que l’ennemi des hommes leur avait suscitées. On rapporte qu’étant un jour dans la chambre d’un agonisant, lorsqu’il dit ces paroles : Quis est hic, qui est ici ? les démons en furent si effrayés, qu’on les entendit sensiblement prendre la fuite. Quelquefois, il obtenait de Dieu, par ses prières, la santé de leurs corps aussi bien que celle de leurs âmes ; il ne serait pas difficile d’en produire plusieurs exemples, puisque la bulle de sa canonisation et les histoires de sa vie en sont remplies, C’est assez néanmoins de remarquer ici que le pape Clément VIII. d’heureuse mémoire, ayant fait venir ce saint prêtre en sa chambre, dans une violente douleur de goutte qui le tourmentait horriblement, il n’eut pas plus tôt été touché de ses mains, qu’il en fut délivré.

Voyant l’avidité que les peuples avaient pour venir entendre la parole de Dieu, surtout vers la fin du jour, il institua une prière publique à laquelle ils pussent assister avant de s’en retourner. Pour cet effet, il fit élever un oratoire dans le lieu même des instructions. Dieu regarda avec tant de complaisance ce pieux établissement, et lui accorda de telles bénédictions, que l’on ne parlait plus dans Rome de rien tant que d’aller, vers le coucher du soleil, à l’Oratoire de Philippe de Néri.

Un autre moyen, imaginé par saint Philippe, pour rendre la piété attrayante et montrer qu’elle à aussi ses délassements et ses douceurs, fut l’emploi de la musique dans les exercices de l’Oratoire.

Le plus grand compositeur du XVe siècle, celui dont le génie a élevé la musique religieuse à son plus haut degré de perfection, Palestrina, se fit disciple de saint Philippe et l’aida puissamment à procurer aux confrères de l’Oratoire, le pieux agrément des cantiques spirituels. Palestrina mit en musique plusieurs cantiques et plusieurs hymnes, chantés par les associés de l’Oratoire. Les archives des Pères oratoriens de Sainte-Marie in Vallicella conservent précieusement divers motets inédits de cet illustre compositeur. Grâce à saint Philippe, qu’il aimait comme un père, Palestrina, tout en s’acquérant une gloire immortelle, fit de grands progrès dans la piété. Il mourut saintement, soutenu, à son heure dernière, par celui qui lui avait appris à sanctifier son génie. Atteint d’une pleurésie qui devait défier les ressources de la science, il fit appeler saint Philippe, qui accourut avec sa charité ordinaire, écouta sa dernière confession et le disposa à recevoir le saint Viatique. Le 2 février 1594, jour de la fête de la Purification de la sainte Vierge, en l’honneur de laquelle il avait publié peu auparavant plusieurs hymnes en musique, il fut exhorté par saint Philippe à désirer d’aller jouir dans le ciel de la fête célébrée à la gloire de la Mère de Dieu. Recueillant ses forces épuisées, Palestrina répondit : « Oui, je désire ardemment d’aller au ciel, et je prie Marie, mon avocate, de m’obtenir de son divin Fils un si grand bonheur ». Dès qu’il eut prononcé ces paroles, il expira.

Plusieurs ecclésiastiques, animés d’une sainte émulation par l’exemple de ses disciples, demandèrent depuis à en augmenter le nombre et à être employés sous lui aux instructions, aux conférences et à la prière. Le bienheureux Saint les conduisait avec tant de douceur, qu’il en faisait ce qu’il voulait. Pour introduire parmi eux une forme d’assemblée, et les unir par quelques liens spirituels, il leur prescrivit des règlements et quelques exercices, qu’ils « reçurent volontiers et qu’ils observèrent exactement ».

Le grand Baronius, qui fut un de ses disciples et de ses enfants spirituels, remarque, au premier tome de ses « Annales sur l’an cinquante-deuxième, que ces règlements sont parfaitement conformes à ceux que l’apôtre saint Paul donne aux premiers chrétiens de Corinthe ».

Ces saints prêtres employaient le matin à faire l’office divin dans l’église des confrères de la nation florentine, qui l’avaient eux-mêmes offerte à saint Philippe. Après midi, ils venaient dans celle de Saint-Jérôme, où, tous les jours, excepté le samedi, il y en avait quatre qui étaient destinés à faire de petits sermons au peuple sur la doctrine chrétienne, la réformation des mœurs et les exemples des Saints. Saint Philippe ne manquait pas de s’y trouver pour écouter tous les autres, et à la fin du discours, il interrogeait les assistants par manière de conférence spirituelle, et concluait toujours par quelques réflexions qui les portaient à l’amour de Dieu, au mépris du monde et à la pratique de la vertu. C’est par ces petits commencements qu’il donna naissance à la célèbre congrégation de l’Oratoire, dont les premières colonnes furent Jean-François Bourdin, depuis archevêque d’Avignon ; Alexandre Fideli ; et cet homme incomparable dont nous avons déjà parlé, nous voulons dire l’éminentissime cardinal Baronius, qui, à la sollicitation de saint Philippe, entreprit ces Annales ecclésiastiques, dont le mérite est si excellent, que tous les siècles qui suivront ne seront pas trop longs pour les louer dignement. Ce grand cardinal disait lui-même que c’était à son saint fondateur qu’il était redevable non-seulement du dessein, mais aussi du progrès et de l’heureux succès de cet ouvrage, et qu’il méritait mieux que lui d’en être appelé l’auteur.

La congrégation dont nous parlons fut confirmée, l’an 1575, par le pape Grégoire XIII, qui, bien informé du mérite de saint Philippe et des grands fruits que l’on pouvait espérer de sa compagnie, lui donna encore l’église de Sainte-Marie, de Vallicella ou de Saint-Grégoire, qui tombait en ruine. On la rebâtit de fond en comble ; et le cardinal Alexandre de Médicis, archevêque de Florence, qui fut depuis élevé au souverain Pontificat, sous le nom de Léon XI, y célébra la première messe.

Voilà de quelle manière ce grand serviteur de Dieu a institué cette illustre communauté.

Voyons les beaux exemples de vertu qu’il a donnés à ses enfants ; nous les tirerons du procès de sa canonisation. Il brûlait d’un si grand amour pour Dieu, que cette divine flamme, comme nous l’avons déjà dit, rejaillissait jusque sur son corps, particulièrement durant la prière, et l’on voyait sortir de tout son visage, et surtout de ses yeux, comme des étincelles de feu, qui marquaient assez le brasier dont son cœur était consumé ; on l’entendait souvent commencer ces paroles de l’Apôtre : Cupio dissolvi et esse cum Christo, « je désire la dissolution de mon corps, et d’être uni à Jésus-Christ » ; mais son humilité ne lui permettant pas de parler en saint Paul, il s’arrêtait tout court et ne disait que ce premier mot Cupio.

Cet amour était principalement si ardent et si fort, quand il disait la sainte messe, que, dans les frémissements qu’il lui donnait, il faisait trembler le marchepied de l’autel. Il avait excellemment le don des larmes, et il en versait en si grande abondance, quand il méditait sur la passion de Notre-Seigneur ou sur l’ingratitude des pécheurs, que c’est un miracle s’il n’a point perdu la vue à force de pleurer ; et de là on peut juger, d’un côté, quelle haute idée il s’était formée de la majesté de Dieu, et de l’autre, le bas sentiment qu’il avait de lui-même. Il était bien humble, en effet, puisqu’il protestait, comme saint François, qu’il était le plus grand de tous les pécheurs, et dans cette pensée il faisait tous les jours à Dieu cette prière : « Seigneur, donnez-vous de garde de moi, parce que je vous trahirai aujourd’hui, et que je commettrai tous les péchés du monde si vous ne m’en préservez par votre sainte grâce ».

Un jour qu’il était malade à l’extrémité, ses enfants le supplièrent de demander à Dieu sa guérison, et de s’offrir à le servir plus longtemps sur la terre, s’il était encore nécessaire à son peuple, comme saint Martin avait fait. Il leur répondit : « Je ne suis pas saint Martin, je n’ai jamais approché de son mérite. S’il entrait en mon esprit que je vous fusse nécessaire, je me croirais entièrement perdu ».

Il ne faut pas s’étonner, après cela, s’il a toujours fui les dignités et les honneurs ecclésiastiques, si on ne lui à jamais pu faire accepter ni bénéfices ni pensions, et s’il a refusé constamment, non-seulement des évêchés, mais aussi le cardinalat, qui lui fut offert par les papes Grégoire XIII et Clément VIII. Ce fut même par un commandement formel, et en vertu de l’obéissance qu’il devait au Saint-Siège, qu’on parvint à le faire acquiescer à son élection de supérieur général de la nouvelle congrégation qu’il avait fondée ; et il n’eut jamais de repos qu’il ne s’en fût fait décharger deux ans avant sa mort, afin de vivre au moins ce peu de temps dans l’obéissance, sous la conduite du grand Baronius, qui lui succéda.

Cette prodigieuse humilité était accompagnée d’une constance et d’une fermeté inébranlables dans les persécutions qu’on lui fit, et qu’on fait ordinairement à tous les Saints. Il fut un jour accusé, devant le tribunal du vice-gérant de Rome, de tenir des assemblées dangereuses, de semer des nouveautés parmi le peuple, et de souffrir des discours impertinents dans les sermons et les conférences publiques de ses disciples. Ce prélat, ainsi prévenu contre lui, le fit venir à son tribunal et le traita fort durement : il lui interdit même le confessionnal pour quinze jours et lui défendit de monter en chaire sans son expresse permission. Philippe reçut cette confusion d’un visage joyeux et sans se justifier, et dit humblement qu’il était prêt à obéir à tout ce qu’on lui ordonnerait et qu’il n’avait jamais eu d’autre dessein que de procurer la gloire de Dieu et le salut des hommes. D’autres personnes, même de sa congrégation, ayant trop légèrement ajouté foi à de faux rapports qu’on avait faits de lui, il les laissa dans cette pensée, ne croyant pas qu’on pût avoir assez mauvaise idée de sa personne, et se persuadant que ces calomnies étaient comme autant de leçons que Dieu lui faisait, pour lui apprendre à s’’humilier. Ce qui est encore plus admirable, c’est qu’il excusait toujours, autant qu’il lui était possible, les auteurs de ces calomnies; particulièrement lorsqu’il parlait avec ceux qui en étaient scandalisés. Enfin, il priait Dieu pour eux et lui demandait pardon de l’offense qu’ils pouvaient y avoir commise.

Sa patience n’a pas moins paru dans les maladies. Il en avait de grandes tous les ans, et l’on a remarqué qu’il reçut jusqu’à quatre fois l’Extrème-Onction. Mais, quelque grandes que fussent ses douleurs, jamais on ne l’entendit dire un seul mot de plainte ; au contraire, on voyait toujours la joie paraître sur son visage, et la douceur était tellement répandue sur ses lèvres, que c’était une grande satisfaction d’être avec lui. Quand il guérissait, c’était plutôt par miracle que par remèdes ; ce qui ne doit pas surprendre, puisque, au rapport des médecins, ce qu’il prenait d’aliment dans la meilleure santé était si modique, qu’il n’était pas naturellement capable de sustenter son corps. On croit donc qu’il n’a vécu si longtemps que par la force qu’il recevait de la sainte Eucharistie. Enfin, pour achever le tableau de ses vertus, nous nous servirons des termes du pape Urbain VIII, qui dit que « ce grand serviteur de Dieu excella tellement en la mortification chrétienne, qu’il s’y est rendu un maître parfait ». En effet, il l’a portée jusqu’à ce point, qu’il renonçait même quelquefois aux lumières de sa raison, pour s’abandonner plus parfaitement à la conduite de Jésus-Christ, et qu’il fit des actions extérieures qui paraissaient peu judicieuses, afin de passer pour faible et léger dans la pensée des hommes du monde.

Mais, comme la gloire est la récompense de l’humilité, il était d’autant plus honoré qu’il cherchait avec plus d’empressement les humiliations et les mépris. Saint Charles Borromée avait tant d’estime et de vénération pour lui, que, toutes les fois qu’il le rencontrait, il se prosternait devant lui et le suppliait de lui permettre de lui baiser les mains. Saint Ignace de Loyola ne faisait pas moins de cas de sa sainteté : et l’on a vu souvent ces deux illustres fondateurs se regarder sans se rien dire, dans l’admiration où ils étaient naturellement de la vertu qu’ils reconnaissaient l’un dans l’autre.

Que dirons-nous de l’étroite amitié qui régnait entre lui et le bienheureux Félix de Cantalice ? Ils ne se rencontraient jamais sans se saluer avec affection, mais d’une façon bien nouvelle : car ce n’était qu’en se témoignant le désir qu’ils avaient de se voir l’un l’autre endurer les fouets, les roues, les chevalets et toutes sortes d’autres tourments pour l’honneur de Jésus-Christ, et souvent ils demeuraient tous deux bien du temps sans parler, comme saisis et transportés de joie.

Enfin, nous ne pouvons omettre que les papes mêmes, Paul et Pie IV, Pie et Sixte V, Grégoire XIII, Grégoire XIV et Clément VIII, l’ont toujours respecté comme un grand Saint. Clément VIII, sous le pontificat duquel il vivait, ayant éprouvé la vertu divine qui résidait dans les mains de Philippe, les lui baisait publiquement et le proposait comme un parfait modèle de sainteté et un exemple accompli de toutes les vertus.

Mais pourquoi les hommes n’eussent-ils pas respecté saint Philippe, puisque le Dieu du ciel l’honorait de ses plus grandes grâces et de ses faveurs les plus extraordinaires ? Souvent il était ravi en extase, et alors on le voyait élevé de terre et tout environné de lumières. Une nuit de la fête de Noël, Notre-Seigneur se fit voir à lui sur l’autel, sous la forme d’un petit enfant d’une beauté admirable, qui ne faisait que de naître. Quelquefois il apercevait dans la sainte hostie une multitude d’anges et toute la gloire du paradis. Il a vu aussi la sainte Vierge soutenir de ses mains le toit de l’église de Vallicella, qui menaçait ruine, jusqu’à ce qu’il fût hors de péril, et un an avant sa mort, étant dangereusement malade, elle lui apparut encore et le guérit miraculeusement.

Il a vu plusieurs âmes de ses pénitents ou de ses amis s’envoler au ciel, et il entendait en même temps les anges qui en témoignaient leur joie par des cantiques de louange. Il connaissait, par une lumière divine, la beauté de l’intérieur de ceux qui étaient en état de grâce ; les visages de saint Charles Borromée et de saint Ignace lui ont souvent paru tout éclatants de lumière.

Non-seulement Dieu lui a fait la grâce de conserver toujours sa virginité, mais aussi ceux qui avaient le bonheur de le voir se sentaient intérieurement sollicités à la pratique de cette aimable vertu, soit par la modestie et la douceur de ses regards, soit par un agréable parfum qui s’exhalait ordinairement de son corps. Il discernait les personnes chastes d’avec les autres, par la bonne ou la mauvaise odeur qu’elles répandaient, et l’imposition seule de ses mains était un puissant remède pour toutes sortes de tentations contre la pureté.

Il pénétrait aussi les cœurs et avait un grand discernement des esprits, de sorte qu’il distinguait les fausses visions des véritables. C’est pourquoi, bien que le démon lui soit apparu souvent et sous diverses figures, il en a toujours triomphé glorieusement, découvrant aussitôt ses artifices. Avec ce don merveilleux, Dieu lui avait encore accordé celui de prophétie et celui des miracles. Il connaissait les choses absentes comme si elles eussent été présentes. Il a paru en même temps dans plusieurs endroits et à diverses personnes fort éloignées. En effet, quoiqu’il fût dans la maison de Saint-Jérôme, on l’a vu fort souvent dans l’église de Sainte-Marie de Vallicella, dite de Saint-Grégoire.

Un de ses pénitents, qui allait de Rome à Naples, ayant été pris par des corsaires, se jeta dans la mer pour se sauver ; mais, comme les vagues étaient trop violentes et qu’il était près d’être submergé, notre Saint, qu’il invoqua, lui apparut, et, le tirant de l’eau par les cheveux, le transporta en lieu de sûreté. Une autre fois, sans sortir de Rome, il s’entretint avec une bonne religieuse appelée Catherine, au couvent de Prato, de l’Ordre de Saint-Augustin, dans la Toscane.

La bulle de la canonisation dit qu’il a guéri subitement plusieurs malades, les uns par le signe de la croix, d’autres par son attouchement et l’imposition de ses mains sacrées, d’autres par des prières qu’il faisait à Dieu avec une extrême ferveur, d’autres en commandant seulement aux maladies de se retirer, comme il le fit pour une religieuse oblate de Saint-François, qui avait une fièvre continue ; d’autres enfin, en leur appliquant des remèdes tout à fait contraires au mal ; ce qui parut en la personne du grand Baronius, son disciple : car, le voyant accablé d’une si grande faiblesse d’estomac et de tête, qu’il ne pouvait retenir aucun aliment, ni s’appliquer à l’oraison ni à l’étude, il lui fit manger en sa présence un pain entier et un citron, et par ce moyen le remit en parfaite santé. Il l’avait déjà guéri une autre fois d’une maladie mortelle en laquelle il était désespéré des médecins ; car, comme il savait la perte que ferait l’Église en perdant un homme d’un si grand mérite, il se mit en prière pour demander à Dieu sa guérison ; et à l’heure même, le pieux malade s’assoupit et le vit en songe faire de grandes instances auprès de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge pour sa santé. Lorsqu’il se réveilla après ce songe, il commençait à se mieux porter ; et, peu de temps après, à l’heure où, selon les médecins, il devait mourir, il se leva en très-bonne santé et prêt à reprendre ses exercices ordinaires de la prédication, de la confession, de la lecture et de la composition.

Les mouchoirs de saint Philippe et toutes les choses dont il s’était servi opéraient de pareils prodiges. Un linge teint de son sang, guérit sur le champ un ulcère horrible, qui avait résisté dix-huit mois à tous les remèdes. Sa puissance s’étendait même jusque sur la mort, comme on le vit pour Paul Fabrieius, de la maison des Massimi. Étant mort sans avoir la consolation de voir saint Philippe, qu’il avait demandé avec instance, il ressuscita à son arrivée, lorsque ce Saint l’appela par son nom. Il se confessa à lui et mourut une seconde fois, ayant mieux aimé monter de suite au ciel que de vivre encore sur la terre, exposé aux occasions du péché et au danger de perdre son âme pour toute une éternité.

Pendant que saint Philippe remplissait ainsi toute la ville de Rome de l’admiration de ses actions miraculeuses, l’heure de sa mort approchait. Elle ne lui fut pas imprévue ; car, outre qu’il s’y préparait tous les jours, il eut une vision dans laquelle il apprit le moment même qu’’elle devait arriver. Ce fut le 25 de mai 1595, le jour du très-saint Sacrement, de la manière qui suit : Il offrit de très-grand matin le saint sacrifice de la messe avec de grands transports de joie, une abondance de larmes et une ferveur d’esprit extraordinaires ; il entendit ensuite les confessions de quelques-uns des assistants et les communia de ses mains selon sa coutume ; enfin, comme il achevait ces saints exercices, il lui survint un vomissement de sang auquel on ne put apporter de remède. Cet accident l’obligea de se mettre sur un lit pour attendre son dernier moment. On sait qu’il avait déjà reçu plusieurs fois l’Extrême-Onction, et quelques jours auparavant, Baronius lui avait apporté le saint Viatique. Sur quoi l’on rapporte que, dès qu’il vit le saint Sacrement entrer dans sa chambre, il s’écria, tout faible qu’il était, en versant quantité de larmes: « Voici celui qui fait toute ma joie, voici mon amour et mes délices ; je n’estime rien de si cher ni de si précieux que lui. Donnez, donnez-moi celui que j’aime ; donnez, donnez-le-moi promptement ». Et après l’avoir reçu, il dit : « J’ai reçu chez moi le médecin, me voilà content ».

Tous les religieux qui l’environnaient versaient des larmes ; mais c’étaient moins des larmes de tristesse que des larmes d’amour et de joie, de ce que leur bienheureux Père allait prier pour eux dans le ciel.

Le Père Baronius, qui récitait les prières des agonisants selon la pratique de l’Église, l’ayant prié de donner encore une fois sa bénédiction à ses chers enfants agenouillés autour de lui, il ouvrit les yeux, et les ayant levés vers le ciel, il les abaissa aussitôt sur eux avec un regard plein de tendresse, montrant par ce signe qu’il avait obtenu de Dieu la bénédiction qu’ils demandaient ; et ce fut son suprême adieu. Il rendit paisiblement son âme à Notre-Seigneur, qui l’emmena dans la gloire des cieux vers minuit, entre le vingt-cinquième et le vingt-sixième jour de mai, à l’âge de quatre-vingts ans, le quarante-quatrième de son sacerdoce, et le vingtième depuis l’établissement de sa congrégation.

Son corps fut ouvert en présence des médecins et des Pères de la maison, et l’on connut que Dieu lui avait miraculeusement conservé la vie depuis plusieurs années : car on lui trouva deux côtes écartées de leur place naturelle, l’artère qui porte le sang aux poumons vide, et le cœur enflé, desséché en dehors et presque entièrement épuisé ; ce qui était venu, selon toutes les apparences, de ce que l’amour l’avait consumé. Il arriva une chose merveilleuse pendant que l’on fit l’ouverture de son corps ; car, lorsqu’on le tournait de côté et d’autre, il se couvrait toujours lui-même de ses mains, comme s’il eût été en vie ; et il en avait fait autant la nuit précédente, en présence des Pères, lorsqu’on le lavait : ce qui marque la pureté angélique qu’il a conservée toute sa vie.

On mit le cœur et les entrailles dans la sépulture ordinaire des Pères de la congrégation, et son corps fut exposé dans l’église, où le peuple vint en foule pendant trois jours lui offrir ses marques de vénération ; ensuite, par l’ordre des cardinaux de Florence et Borromée, il fut revêtu de ses habits sacerdotaux, enfermé dans une châsse de bois de noyer, et déposé dans une petite chapelle fermée d’une muraille de brique, comme il l’avait prédit lui-même, bien qu’obscurément et sans qu’on comprit alors ce qu’il voulait dire.

Après sa mort, il apparut aussi à plusieurs personnes, particulièrement à une dame nommée Drusine Fantine, qui, ayant la tête fendue et le corps presque tout brisé par une chute, n’attendait plus que le moment de la mort. Il vint la consoler dans ce malheur et lui rendit une parfaite santé. Il fit la même grâce à Léonard Rouël qui était à l’extrémité, lui disant seulement ces paroles : Mon fils, allez en paix ; et il fut guéri.

Plusieurs autres miracles furent faits à son tombeau, et par l’attouchement des choses dont il s’était servi ou qui lui avaient appartenu : un enfant mort-né, lui ayant été recommandé, reçut la vie à l’heure même, fut baptisé, et vécut vingt et un jours. On peut voir une foule de prodiges semblables dans le procès de sa canonisation, où nous renvoyons le lecteur. Nous ne pouvons néanmoins omettre ces deux-ci, qui peuvent donner beaucoup d’instruction à ceux qui liront ce livre. Un homme appelé Étienne Calcinard, qui portait sur lui par dévotion quelques reliques de saint Philippe, fut tenté par une femme impudique et sollicité au mal : en même temps il sentit ces sacrées reliques qui remuaient sur sa poitrine, et il entendit une voix qui disait : « N’y consens pas, et prends la fuite ». Il obéit aussitôt, et par ce moyen évita le péché. Un autre, nommé Vincent Valois, qui était pressé d’une forte tentation, lisant l’exemple précédent, s’adressa à notre Saint et lui dit : « Pourquoi, mon père, ne recevrai-je pas maintenant de vous la même grâce que celui-là ? » Et à l’heure même il fut entièrement délivré.

Sept ans après sa mort, le corps du Saint fut trouvé tout entier, sans nulle corruption, non pas même en ses entrailles, qui exhalaient au contraire une très-agréable odeur. Il fut transporté avec beaucoup de pompe et de cérémonie dans une riche chapelle de l’église des Oratoriens de Rome, qu’un seigneur florentin de l’illustre famille de Néri lui avait fait bâtir, en reconnaissance de ce qu’il avait obtenu un fils par ses mérites, et que, dix-huit mois après, cet enfant avait encore été retiré des portes de la mort par son assistance. Le culte de saint Philippe est populaire à Rome. Des lampes brûlent constamment devant son tombeau. On montre dans la maison de l’Oratoire la chambre qu’il habita : c’est aujourd’hui une chapelle.

Tant de merveilles arrivées durant la vie et immédiatement après la mort du serviteur de Dieu, donnèrent sujet de commencer bientôt à travailler au procès de sa canonisation. La résolution en fut prise dès le temps du pape Clément VIII, et depuis elle fut poursuivie par Paul V, son successeur, à l’instance d’Henri le Grand, roi de France, qui en écrivit d’autant plus volontiers que ce Bienheureux s’était employé avec ardeur pour sa réconciliation à l’Église romaine : enfin la cérémonie en fut faite par le pape Grégoire XV, à la supplication de Louis XIII et de la reine Marie de Médicis, sa mère, l’an 1622, au mois de mars.

Les traits de la vie de saint Philippe de Néri sur lesquels se sont plus volontiers exercés la palette des peintres et le ciseau des sculpteurs, sont les suivants :

1° Notre-Dame lui apparaît soutenant le toit de sa chapelle qui allait crouler. Nous avons fait allusion à cet événement merveilleux ;
2° en habits sacerdotaux, il célèbre la sainte messe. Cela rappelle l’ardente piété avec laquelle il montait à l’autel.
3° Une gravure allemande que nous avons sous les yeux rappelle la rencontre de saint Philippe de Néri et de saint Félix de Cantalice dans les rues de Rome. Le fondateur de l’Oratoire boit sans façon dans la gourde du frère quêteur : d’où l’on peut conclure que c’est là la caractéristique la plus populaire du Saint ;
4° il est entouré d’enfants et de jeunes gens, On sait l’amour qu’il leur portait. Les Oratoriens ont adopté pour blason l’image de sainte Marie in Vallicella, que Baronius fit graver au frontispice de ses Annales et du Martyrologe.

Une relique de saint Philippe de Néri est conservée précieusement chez les Ursulines d’Amiens.

Panier

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