Le célèbre dom Mabillon, citant Bède comme un parfait modèle de savoir dans l’état monastique, s’exprime ainsi : « Qui s’est plus appliqué que lui à toutes sortes d’études et même à enseigner les autres ? Qui fut cependant plus attaché aux exercices de piété et de religion ? À le voir prier, il semblait qu’il n’étudiait pas ; à voir le nombre de ses ouvrages, il semblait qu’il ne fît autre chose que d’écrire ».
Camden l’appelle « une lumière singulièrement éclatante » ; et Léland, « la gloire, le plus bel ornement de la nation anglaise, l’homme le plus digne qui fût jamais de jouir d’une réputation immortelle ». Selon Guillaume de Malmesbury, il est plus facile de l’admirer en silence que de trouver des expressions proportionnées à son mérite.
Bède, surnommé « le Vénérable », ne doit point être confondu avec un autre Bède plus ancien, qui était moine de Lindisfarne. Il naquit, en 673, dans un village qui, peu de temps après, fit partie des biens du monastère de Jarrow.
Saint Benoît Biscop ayant fondé, en 674, l’abbaye de Saint-Pierre à Wearmouth, fonda également, en 680, celle de Saint-Paul à Jarrow, sur le bord de la Tyne. Il régnait une si belle harmonie entre les deux maisons qu’on les désignait sous le nom commun de « Monastère de Saint-Pierre et de Saint-Paul ». Le saint fondateur procura à chaque communauté une excellente collection de livres qu’il avait apportés de Rome.
Bède lui ayant été confié par ses parents dans sa septième année pour être formé aux sciences et à la vertu, il fut envoyé à Jarrow sous la conduite de l’abbé Céolfrid ; lieu qu'il ne devait plus quitter. À peine était-il arrivé qu’une peste cruelle vint fondre sur le monastère, enlevant tous les moines qui savaient chanter en chœur, excepté l’abbé Céolfrid et le jeune Bède. Tous deux continuèrent seuls à célébrer l’office canonial en entier avec une exactitude obstinée, jusqu’à l’arrivée de nouveaux confrères.
Bède reçut les leçons de maîtres habiles :
La science et la piété suppléant en lui au défaut de l’âge, l’abbé Céolfrid voulut qu’il se préparât aux saints Ordres bien qu’il n’eût que dix-neuf ans. Il fut ordonné diacre en 691 par saint Jean de Beverley, puis prêtre en 702 par le même prélat. On l’appelait couramment « le prêtre de la messe », car il était chargé de chanter chaque jour la messe conventuelle.
Les moines donnaient un certain temps au travail des mains (battre et vanner le blé, soigner les bestiaux, bêcher le jardin, faire le pain). Bède travaillait au milieu de ses frères, mais sa principale occupation restait d’étudier, d’écrire, de prier et de copier des manuscrits pour l'instruction des six cents moines du monastère.
« Depuis le temps où je reçus la prêtrise jusqu’à la soixante-neuvième année de mon âge, j'ai composé plusieurs livres pour mon utilité et pour celle des autres, j’ai puisé dans les ouvrages des Pères, et j’ai fait quelquefois des additions à ce que j'y ai trouvé. »
Bède composa une œuvre encyclopédique immense (philosophie, astronomie, arithmétique, calendrier, grammaire, histoire ecclésiastique), mais ses commentaires scripturaires forment le cœur de son travail. Toujours guidé par un soin scrupuleux de la sainte tradition, il synthétisa les écrits de saint Augustin, saint Ambroise, saint Jérôme et saint Basile.
Le carme apostat Bale lui-même dut en faire un magnifique éloge, assurant qu’il l’emportait sur saint Grégoire le Grand par la richesse de son style. Pitts avance que l’Europe n’a produit aucun homme de lettres qui lui fût comparable. Il expliqua presque toute la Bible, traduisit en anglais les Psaumes et le Nouveau Testament, accomplissant la parole de l'Apôtre : Il brilla comme une lumière au milieu d’une génération ignorante.
L’humilité le porta à refuser la dignité d'abbé. Le pape Sergius lui écrivit pour l'inviter personnellement à Rome afin de le consulter sur des affaires importantes, mais la modestie de Bède fut telle qu'il passa cette invitation sous silence dans ses propres écrits historiques et ne quitta jamais son monastère.
Egbert, futur archevêque d’York en 734, avait été le disciple de Bède. Le Saint lui écrivit une lettre pastorale majeure avant sa mort, contenant ces précieux avis :
« Souvenez-vous que la partie la plus essentielle de votre devoir est de mettre partout des prêtres éclairés et vertueux ; de vous appliquer avec un zèle infatigable à nourrir vous-même votre troupeau ; d’avoir soin que tous les diocésains sachent l’Oraison dominicale et le Symbole des apôtres.
Ne négligez rien pour que les laïques qui mènent une vie pure communient tous les dimanches, ainsi que toutes les fêtes des apôtres et des martyrs, comme vous l’avez vu pratiquer à Rome ; mais avertissez les personnes mariées qu’elles doivent se préparer à la communion par la continence. »
Cuthbert, son disciple et futur abbé de Jarrow, a consigné les derniers instants du vénérable maître dans une lettre adressée au moine Cuthwin :
« Il fut pris d’une difficulté de respirer environ deux semaines avant Pâques. Il resta dans cet état, conservant sa gaieté ordinaire et rendant grâces à Dieu nuit et jour jusqu’à la fête de l’Ascension (26 mai). Après les leçons, il passait les nuits à chanter les psaumes les mains étendues vers le ciel. Il chantait des antiennes, notamment celle-ci :
“Ô roi de gloire, Dieu des armées, qui êtes monté aujourd’hui au-dessus de tous les cieux ! ne nous abandonnez pas comme des orphelins sans défense, mais envoyez-nous l’Esprit du Père, l’Esprit de vérité que vous nous avez promis. Alleluia.” En prononçant ces mots, ses yeux versèrent une grande abondance de larmes.
Pendant sa maladie, il traduisit en anglais l’Évangile selon saint Jean et commença un abrégé de saint Isidore. Le mardi avant l’Ascension, l’enflure gagna ses pieds. Le lendemain matin, il nous dit : “Prenez votre plume, et écrivez vite.”
À la neuvième heure, il fit rassembler les prêtres du monastère. Il leur distribua un peu de poivre, des mouchoirs et de l’encens qu’il conservait dans une petite boîte, les priant de célébrer la sainte messe à son intention :
“Il est temps que je retourne vers Celui qui m’a donné l’être en me tirant du néant. Le moment de ma liberté approche. Je désire être affranchi des liens du corps, et me réunir à Jésus-Christ. Oui, mon âme désire voir Jésus-Christ son roi dans l’éclat de sa gloire.”
Le soir, son jeune secrétaire lui dit : “Il y a encore une sentence qui n’est point écrite.” — “Écrivez-la vite”, répondit le Saint. Le disciple ayant répliqué que c’était fait, il ajouta : “Tout est fini. Soutenez ma tête dans vos mains. Je veux m’asseoir vis-à-vis l’oratoire où j'avais coutume de prier.” S'étant placé sur le plancher de sa cellule, il prononça : “Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit” ; après quoi il s’endormit paisiblement dans le Seigneur. »
Il mourut ainsi en 733 (ou 735), le mercredi au soir 25 mai, après les premières Vêpres de l’Ascension.
Bède fut d'abord enterré à Jarrow. En 1020, ses ossements furent transférés à Durham dans la châsse de saint Cuthbert. En 1153, l'évêque Hugues les déplaça dans un reliquaire d’or et de pierreries. Malheureusement, lors de la destruction des monastères ordonnée par Henri VIII, les commissaires royaux pillèrent la châsse et profanèrent les restes du Saint en les jetant sur le fumier.
Aujourd'hui, l'abbatiale de Jarrow conserve un vieux siège en chêne attribué au Saint. Selon saint Boniface, Bède fut « la lumière de l’Église britannique », et Lanfranc l’appelait « le père de la science anglaise ».
Dans l’iconographie chrétienne et les vieilles estampes, on donne traditionnellement comme attribut à saint Bède un pot à eau ; ce vase symbolise qu’il a puisé avec abondance à toutes les sources de la vérité pour rédiger ses ouvrages et abreuver les âmes.